Affaire Fillon : A Marseille aussi, c’est la “catastrophe”

Dans un paysage marseillais dominé par Les Républicains, l’affaire Fillon plonge les électeurs dans le désarroi. Alors que dans le camp des élus, la panique monte et derrière la façade, le soutien se fissure.

Au kiosque à journaux du marché du Prado jeudi 2 février, on fait la queue pour avoir la suite du feuilleton Fillon. Le Figaro, Libération, Paris Match, les journaux y vont de leur phrase choc. Et entre deux kilos de courgettes, vers 10h du matin, on ne se fait pas prier pour commenter l’affaire, même si le dégoût est visible : “Les gens sont malhonnêtes, commente Jacqueline en arrêtant son cabas, en particulier les politiques. Et Fillon, qui se disait irréprochable… Pour quelqu’un qui s’est présenté sous cette étiquette, son attitude est dégueulasse.

Ce matin, nombre des clients du kiosque confient piteusement avoir voté pour lui aux primaires. Ils confirment tous en choeur : “C’est la catastrophe”. A croire que le candidat à  la présidentielle est déjà condamné, avant de passer en jugement. Jacques lui a donné son vote “pour contrer Sarko”, mais cette fois, pas question de réitérer : “Il est mort pour moi. Et si malheureusement il ne me reste plus qu’à choisir entre Macron et le FN, et bien ce sera Macron”, lance-t-il en haussant les épaules.

Pourquoi n’ont-ils pas sorti ça au moment de la primaire ? Si on avait su, on aurait changé, on n’aurait pas voté pour lui !

Michelle, 70 ans, s’approche : “Vous êtes de quel bord ?”  Elle semble en colère. Pas assez peut-être pour s’en prendre directement à François Fillon, mais assez en tout cas pour critiquer les journalistes : “Pourquoi n’ont-ils pas sorti ça au moment de la primaire ? Si on avait su, on aurait changé, on n’aurait pas voté pour lui !” et d’ajouter par-devers elle : “C’est dommage, pourtant, il était formidable.” Malgré son attachement pour le candidat, elle avoue, résignée, ne plus pouvoir voter pour lui. Ce sera peut-être Macron, ou d’autres… Michelle n’a même pas envie d’en parler. Elle s’en va, l’air abattu.

Stupeur et tremblements à la fédération LR des Bouches-Du-Rhône

Dans les rues de Marseille, il ne fait pas bon être un élu des républicains ces derniers temps. Le président de la fédération LR des Bouches-Du-Rhône Bruno Gilles raconte ainsi que samedi dernier, lorsqu’il a accompagné Yves Moraine et Marine Pustorino pour appuyer leur campagne des législatives, les élus ont essuyé les quolibets des marseillais : “On nous lançait des remarques, du genre : “Comment va Penelope ?” – en général avec humour, mais parfois plus violemment. Se faire pourrir comme ça alors qu’on n’a rien à se reprocher, c’est intenable.

« Il y a quelques mois on se voyait déjà à l’Elysée. Quand on me dit que je vais devoir choisir entre le FN et Macron, je crois rêver !

Il temporise en assurant ne pas vouloir “lâcher les chiens” sur le candidat, mais la situation lui paraît désormais si préoccupante, qu’il prend sur lui de sortir de sa réserve, au risque de se faire taper sur les doigts : “S’il faut mourir pour Fillon, allons-y ! Mais encore faut-il que ce soit utile… que les accusations soient vraies ou pas, le mal est fait. Maintenant il est trop tard, ça n’est plus récupérable. Les gens sont marqués par l’indécence des montants – et on ne peut pas leur en vouloir.

La situation met Bruno Gilles hors de lui : “Il y a quelques mois on se voyait déjà à l’Elysée. Quand on me dit que je vais devoir choisir entre le FN et Macron, je crois rêver !”

Un crédit “annihilé

Et il n’est pas le seul à sortir du silence dans le département, puisque le député européen LR Renaud Muselier a déclaré dans un entretien à France Bleu Provence jeudi après-midi que le crédit de Fillon était “totalement annihilé”. D’un autre côté, le silence du maire de Marseille Jean-Claude Gaudin est bien sûr remarqué, ainsi que celui du président du conseil régional Christian Estrosi. Et au standard de la fédération des Bouches-du-Rhône, symptôme d’une situation de crise : on ne répond pas aux journalistes avant vendredi. Black-out.

« Que les accusations soient vraies ou pas, le mal est fait. Maintenant il est trop tard, ça n’est plus récupérable.

Catherine Chantelot, adjointe au maire chargée des crèches et filloniste de la première heure, tente pourtant d’afficher la confiance. “Il faut attendre la décision de la justice. Les électeurs reviendront à de meilleurs sentiments quand ils comprendront qu’il s’agit de calomnie.” En tout cas, elle affirme qu’elle et son collectif “Les femmes avec Fillon” vont maintenir la barre et commencer, comme prévu, à faire du porte-à-porte pour leur candidat dans les semaines qui viennent.

Une attitude qui paraît bien optimiste. Si les 12 000 tracts en faveur de Fillon sont en effet arrivés hier à la fédération… pas sûr qu’ils sortent un jour de leurs cartons.

L’analyse politique

par Richard Ghévontian, professeur de sciences politiques à Aix-Marseille Universités

Que pensez-vous du silence de Jean-Claude Gaudin ?

À Marseille, il y a très peu de fillonistes, le camp LR est sarkoziste. Cette tendance a été mise en sommeil par la victoire incontestable de Fillon aux primaires, mais les clivages internes sont réactivés maintenant qu’il est fragilisé. Cela semble logique. Chez les élus marseillais, on prend acte et on ne dit rien.

Pensez-vous que Fillon puisse se maintenir ?

Si on en juge par le climat général, il est fini. Ce n’est pas tant que ça les sondages – dans les sondages il n’a que très peu baissé suite aux révélations – mais dans les médias, on ne parle que de ça. D’ailleurs il n’y a plus de campagne ! C’est la panique – pas seulement à droite, mais partout, à cause du scénario Le Pen qui se dessine de plus en plus nettement.

Qu’entendez-vous par : « il n’y plus de campagne » ?

Cette campagne est complètement embrouillée. On voit bien ici qu’on atteint la fin d’un cycle : la présidentielle, avec les primaires, n’est plus qu’un enchaînement de campagnes. Mais sans jamais de contenu. Sur quoi l’électeur est-il censé se décider dorénavant ? Sur un visage, une bouille, la transparence des candidats ? On ne choisit plus sur les programmes, et tout ça au final, n’apparaît pas bon pour la démocratie.

Mathieu Péquignot