Au Soudan, les manifestantes crient « cette révolution est une révolution de femmes ! »

Au Soudan, le régime d’Omar el-Béchir est secoué par une forte contestation populaire depuis le 19 décembre dernier. Parmi les voix qui se font entendre, celle des femmes soudanaises, qui revendiquent le droit à une place plus importante dans la société.

Dessin © Alaa Satir. Graphiste et designer à Khartoum, Alaa Satir représente les femmes manifestant au Soudan

« Les femmes, soyez fortes : cette révolution est une révolution de femmes ! » Le slogan, scandé par des femmes soudanaises, s’ajoute depuis peu à d’autres mots d’ordre entendus depuis décembre dans les rues des villes du Soudan. « Liberté, paix et justice, » ou encore, « yass goutbass, » « tu tombes, » adressés au régime.

Depuis le 19 décembre dernier, le régime d’Omar el-Béchir, installé depuis 1989 après un un coup d’état, fait face à une contestation sans précédent. De nombreuses manifestations ont lieu dans 15 des 18 provinces du pays. Provoquée initialement par le triplement du prix du pain en plein marasme économique, cette révolte concentre l’ensemble des mécontentements d’une société.

Dès les premières manifestations dans la ville d’Atbara, les femmes ont été nombreuses dans les cortèges. « Un nombre énorme de femmes est descendu dans la rue dès le départ, simplement parce qu’elles sont des citoyennes soudanaises à qui ce régime a fait du mal, explique Alaa Satir, designeuse et graphiste à Khartoum. Elle a participé aux mobilisations dans la capitale à partir du 25 décembre. De bien des façons, elles ont été les premières victimes de ce régime qui était parfaitement conçu pour nous garder à l’écart. » 

Des menaces de viol, des condamnations au fouet pour intimider les femmes manifestantes

Cette participation n’est pas sans risques. Les femmes manifestantes sont confrontées à des menaces de viol, des tontes de cheveux, ou encore des condamnations au fouet. Le 10 mars dernier, l’opposante Mariam Sadek al-Mahdi et sept autres femmes arrêtées lors de manifestations ont été condamnées à 20 coups de fouet, une peine finalement annulée en appel.

Opposant politique soudanais, réfugié en France, Mohamed el Nour indique recevoir via les réseaux sociaux des témoignages de femmes qu’il préfère ne pas partager, ne pouvant garantir leur sécurité. « Les femmes qui restent au Soudan ont une présence forte dans les manifestations, se mettent en avant, sont confrontées à la violence policière, la violence sexuelle, témoigne-t-il. C’est elles qui sont les premières victimes. » 

Le Soudan a été condamné par les organisations des droits de l’Homme pour sa répression violente des manifestations, avec des gaz lacrymogènes et des tirs à balles réelles. Le dernier bilan de l’ONG Human Right Watch, en février, faisait état de 51 morts depuis le 19 décembre, parmi lesquels des enfants et des personnels médicaux. Selon le régime lui-même, 900 personnes ont été jugées par des tribunaux d’exception en vertu de l’état d’urgence, déclaré le 22 février.

Les chants féministes font taire les slogans misogynes

Mais les sanctions qui les visent ont aussi pour effet de mobiliser en faveur des femmes. Le 10 février dernier, dans la ville d’Omdourman, une manifestation a été organisée par l’Association des Professionnels Soudanais, leaders de la contestation, avec comme mot d’ordre la libération des femmes emprisonnées. Le 7 mars, veille de la journée mondiale de la femme, les membres de l’Université des femmes Ahfad ont de leur côté lancé une grande marche en l’honneur des femmes soudanaises.

Alaa Satir relève également une évolution dans l’attitude des manifestants. « Au début des manifestations, il y avait des chants misogynes qui appelaient el-Béchir « fils d’une femme », comme une insulte. » Après de vives protestations de soudanaises sur les réseaux sociaux, le chant a changé. « Maintenant nous entendons d’autres chants qui appellent cette révolution une révolution de femmes, ce qui, je pense, est un progrès. »

(Vidéo partagée le 26 février par Girifna, mouvement de contestation étudiant créé en 2009. « Une partie des slogans de l’université d’El Ahfad ce mardi : « Les femmes restez soudées : cette révolution est une révolution de femmes ! » » – traduction : Yasmine Sellami)

Le gouvernement lui-même a reculé. Le 8 mars dernier, pour la journée mondiale de la femme, Omar el-Béchir a annoncé la libération des femmes emprisonnées, un nombre estimé à 150. Un mois avant, le 6 février dernier, il a admis face à des journalistes que des lois sur l’ordre public ont alimenté la colère des jeunes, « dont la majorité sont des femmes ».

Un système social conservateur 

Les lois citées ici sont les lois sur l’ordre moral, mises en place en 1989 à l’arrivée d’Omar el-Béchir au pouvoir. Elles punissent, avec des peines pouvant aller jusqu’au fouet, des comportements ou tenues de femmes jugées inappropriées. En 2009, la journaliste Loubna Ahmed Al-Hussein a ainsi été condamnée pour le port d’un pantalon. Pour Mohamed el Nour, cette loi existe « pour interdire aux femmes de s’exprimer librement ». Mais, ajoute-t-il, « elle n’est pas appliquée à toutes les femmes, seulement sur les activistes, les pauvres, les noires, celles qui sont dans un parti politique. » En 2016, un rapport d’Human Right Watch a documenté cette instrumentalisation de la loi contre les opposantes au régime. Des militantes ont également été victimes de viol lors de leur arrestation. C’est le cas de Safiya Ishaq, membre du syndicat étudiant Girifna, qui a témoigné à visage découvert sur Youtube (en anglais).

Pour Alaa Satir cependant, le problème n’est pas uniquement politique. « C’est le système social qui va avec le régime… Qui a forcé les femmes à vivre selon des normes très étroites, qui ne sont pas faites uniquement par le gouvernement mais aussi par la société. »

Il existe encore au Soudan des problèmes majeurs concernant les droits des femmes. Selon le dernier rapport de l’Unicef en 2013, 87% des femmes entre 15 et 49 ans y sont excisées. La loi n’empêche pas de marier des enfants : selon les organisations soudanaises des droits des femmes, 36% des femmes sont mariées avant leurs 18 ans. En 2018, Noura Hussein Hammad, 19 ans, a été condamnée à mort pour avoir tué l’homme à qui elle avait été mariée de force à 15 ans, alors qu’il essayait de la violer. La peine a finalement été commuée. Les femmes font également partie des premières victimes des violences liées aux guerres menées par le pouvoir central du Soudan contre les populations du Darfour et du sud du Soudan. Mohamed el Nour, originaire du Darfour, indique que son engagement pour les droits des femmes vient des exactions dont il a été témoin là-bas.

La renaissance de symboles d’émancipation

Pour autant, les femmes ont acquis au Soudan certains droits bien ancrés. Le droit de vote des femmes a été entériné en 1953 et un quota leur réserve 25% de sièges à l’Assemblée nationale. « Elles font des études, ajoute Mohamed el Nour. La plupart des médecins au Soudan sont des femmes. » Dès 1907, Babikir Badri, membre des élites soudanaises, défend l’éducation des filles et ouvre une école laïque, à l’époque contre la volonté du colonisateur britannique. En 1965 ouvre l’Université des femmes Afhad, première université privée au Soudan et une des premières en Afrique. Elle accueille aujourd’hui 5 000 étudiantes du Soudan et de pays voisins.

L’Université Ahfad est à l’origine de la marche des femmes du 7 mars dernier. « C’est la première marche des femmes que nous avons, commente Alaa Satir. Je ne veux pas donner d’information fausse et dire que c’est la première marche des femmes à jamais avoir lieu… Mais c’est certainement quelque chose qui n’arrive pas souvent, et je pense que cela laissera une trace. »

Lors de la préparation de cette marche le 2 mars dernier, les étudiantes de l’Université d’Ahfad ont repris des symboles d’émancipation féminine au Soudan. Parmi eux, le « tob » blanc. Le tob est la tenue traditionnelle des femmes au Soudan, un drap de 4,5 mètre qui couvre le corps et les cheveux. De couleur blanche, il est la tenue de deuil mais aussi la tenue officielle de femmes occupant des fonctions importantes, et devient un symbole de pouvoir féminin.

Un autre de ces symboles est l’ancien drapeau national du Soudan. De couleur bleue, jaune et verte, ce drapeau a été utilisé entre l’indépendance du Soudan, en 1956, et le coup d’état du général Gaafar Nimeiry en 1969. Avec ses couleurs représentant respectivement le Nil, le Sahara du nord et les terres fermières du sud, il est considéré par de nombreux manifestants comme un drapeau plus représentatif que l’actuel drapeau aux couleurs de la ligue arabe, qui n’inclut pas les Soudanais non arabes. Il est par ailleurs lié à la figure d’une femme : c’est Hawa Al-Tagtaga, chanteuse et figure de la résistance au colonisateur, qui aurait créé ce drapeau en se vêtant d’un « tob » de ces trois couleurs pour fêter l’indépendance du Soudan.

« Le retour de l’ancien drapeau soudanais sur les réseaux sociaux est un élément tellement symbolique de cette révolution. Nous ne serons jamais libre sous ce drapeau aux couleurs de la Légion Arabe. Et d’ailleurs, puis-je rappeler à tous que ce drapeau a été créé par une FEMME SOUDANAISE et que c’est une fierté ! »

Au-delà du rejet du régime, la place des femmes soudanaises dans un nouveau projet de société reste à définir. Mais Alaa Satir est optimiste : « Les manifestations ont ouvert la porte au débat. Ce débat doit répondre à des questions comme, pour quoi combattons-nous ? Quand nous disons « liberté, paix et égalité », le slogan principal de la révolution, que voulons-nous vraiment dire ? Beaucoup de débats ont lieu pour nous assurer qu’en tant que femmes, nous faisons partie de ces objectifs. Et je pense que c’est quelque chose qui arrive petit à petit, mais que tant que nous nous exprimerons, nous arriverons quelque part. »

Julie Le Mest