César 18 : quand la musique d’Arnaud Rebotini sublime 120 BPM

Grand vainqueur de la 43e cérémonie des César, le film-événement de Robin Campillo repart avec six récompenses… Dont celle de la meilleure musique pour Arnaud Rebotini. Les compositions house du nancéen ont insufflé une énergie supplémentaire à un film puissant, aussi troublant que nécessaire.

Vendredi 2 mars 2018, salle Pleyel (Paris 8e). A la fin d’une soirée devenue intensément politique, presque à la hauteur de l’événement, 120 battements par minute récolte une moisson incroyable en glanant 6 César.

  • Meilleur film : Robin Campillo
  • Meilleur scénario : Robin Campillo
  • Meilleur montage : Robin Campillo
  • Meilleur espoir masculin : Nahuel Perez Biscayart,
  • Meilleur acteur dans un second rôle : Antoine Reinart
  • Meilleure musique originale : Arnaud Rebotini. Et c’est précisément cette dernière statuette qui va nous intéresser.

120 battements par minute prend place au début des années 1990. Les militants d’Act Up-Paris multiplient les actions pour lutter contre l’indifférence générale, alors que le sida tue déjà depuis dix ans. Composée en parallèle du scénario, la musique d’Arnaud Rebotini, beatmaker nancéien aux influences aussi nombreuses que variées, est un élément central du film. A sa base, même : 120 BPM, c’est le tempo moyen de la musique house. La musique est un personnage à part entière, entre tortures intérieures, respirations couchées sur piano et rares instants d’euphorie.

« J’étais parti sur quelque chose de très techno, (son style de prédilection) explique le compositeur. Parce que pour moi, en 1990-95 c’est vraiment les années techno, avec des artistes comme Jeff Mills ou Underground Resistance au top de leur succès. » 

Mais Robin Campillo connaît bien A. Rebotini, puisqu’il l’a déjà invité à travailler sur son film Eastern Boys (2013). C’est pourquoi il n’hésite par à le recadrer. Il a une vision claire pour la bande-son de son film et veut l’orienter vers la house et la deep-house. Au départ, Arnaud Rebotini travaille sur des boucles techno type 90’s avec beaucoup de voix, de basses, de gospel. Il lui manque l’essentiel et trouve les chansons encore trop vides. Il décide alors de composer sur les machines de l’époque : il ajoute des cordes, de la rondeur et un souffle indéniable à ses compositions.

Découvrez ou redécouvrez la bande originale de 120 battements par minute, entre introspections et légèreté dancefloor.

La musique composée par Arnaud Rebotini reflète les sentiments procurés par le film : tantôt exubérante, tantôt renfermée… Souvent contemplative, parfois douloureuse et quelquefois libératrice. Les styles employés, la techno et la house, sont au départ des musiques d’exclus. Arnaud Rebotini a voulu composer cette bande-annonce comme « une sorte de blues des gays » : une musique émancipatrice, une sonorité comme porte-étendard.

« La house est vraiment née avec l’apparition et la propagation du sida. Donc ça représente quelque chose de très fort, de très politique. »

Une émotion forte, sous-jacente et très peu exprimée dans les paroles. Cette musique a été pensée pour être engagée, comme la lutte d’Act Up depuis près de trente ans. Lors de la remise de son César, A. Rebotini s’est fendu d’un discours poignant et intensément politique.

Arnaud Rebotini en pleurs reçoit le César de la meilleure musique originale pour « 120 battements par minute » – César 2018
Crédit : Canal +

« Je dédie ce prix à ces héros oubliés d’hier et d’aujourd’hui. Act-Up existe toujours et le sida n’est pas qu’un film »

Pour les malades, les organismes mais surtout pour la prévention et les générations futures, la lutte continue. Les chiffres français du VIH, annoncés par Santé publique France fin 2017, sont éloquents : en 2016, 6003 personnes ont découvert leur séropositivité en France et on estime que 25.000 personnes dans l’Hexagone ignorent leur séropositivité.

Au niveau mondial, 36.7 millions de personnes vivent avec le VIH et près d’1,8 million de personnes ont été infectées par le virus du sida en 2016. En somme, une nouvelle contamination toutes les 17 secondes en moyenne, soit près de 5.000 par jour. Le rythme des nouvelles contaminations sur la planète n’a que faiblement diminué ces dernières années: de 1.9 million en 2010 à 1.7 million en 2016.

L’homophobie freine la prévention. Le préservatif est de moins en moins utilisé, les dépistages trop peu fréquents. Alors si le film 120 battements par minute est nécessaire et que son succès met du baume aux cœurs, ce n’est qu’un pas, une piqure de rappel dans un combat inachevé.

Corentin Fraisse