Comparutions immédiates : Jacek paie son amnésie

Les familles des accusés déambulent dans les couloirs du Tribunal de Grande Instance de Marseille pour les comparutions immédiates du 10 novembre 2017. Jacek, un jeune Polonais de 26 ans, n’a personne. Seul avec lui, son interprète et un casier judiciaire plein de surprises.

Crédit : Ispcan

Jacek * est calme. Debout dans le box des prévenus de la onzième chambre du Tribunal de Grande Instance, il écoute. Son mètre quatre-vingt-dix l’oblige à se baisser pour capter les quelques mots de polonais que lui traduit son interprète de l’autre côté de la vitre. Corrigé par un agent de police, il se redresse et remet en place son sweatshirt à capuche et quelques mèches vagabondes. « Je reconnais les faits », lance-t-il machinalement. Jacek ne va pas à l’encontre des images de vidéosurveillance qui le placent comme seul suspect du cambriolage du restaurant Vapiano à côté de la place Castellane le 8 novembre 2017.

« Une affaire plutôt simple », explique la présidente. « L’alarme du restaurant sonne à 4h40, la poignée et la caisse sont forcées, les policiers vous ont retrouvé derrière une poubelle en cuisine ». Jacek hoche la tête, se tourne vers l’interprète et répond d’une voix posée : « Je cherchais un endroit où dormir, la porte du magasin était mal fermée, j’ai entendu l’alarme alors j’ai arraché le boitier…». Il n’a pas le temps de finir sa phrase. « Vous allez souvent dormir avec un tournevis et une cagoule vous ? », enchaine la magistrate. Jacek ne répond pas, son casier judiciaire parle pour lui.

« Un an et demi de prison, ça ne vous a pas marqué ? »

« Vérifiez le nom d’Igor Pavel dans le registre », lance la magistrate à la greffière. Jacek n’a pas de pièce d’identité et les quelques condamnations pour vol en réunion et vol avec effraction ne la convainquent pas. « L’ADN ne trompe pas », continue-t-elle fièrement. La double identité évoquée dans une vieille affaire de haschich est confirmée. Sous le nom d’Igor Pavel, il avait été condamné à 18 mois de prison ferme lors de l’audience du 5 novembre 2015 pour vol avec effraction de bijoux, vol d’un véhicule, arrestation en possession d’objet de sept victimes. « Je ne m’en souviens pas », traduit l’interprète lui-même surpris par les mots du Polonais. « Un an et demi de prison, ça ne vous a pas marqué ? », poursuit la présidente agacée. L’avocat de Jacek se jette sur le dossier. « J’essaie d’oublier, j’ai des problèmes de mémoires, j’ai été soigné pour ça », se défend-il. Cette amnésie n’est pourtant pas anodine. Cette condamnation vieille de 2 ans le place en récidive légale, les peines encourues peuvent désormais être multipliées par deux.

Jacek semble déstabilisé. Il se retourne vers le public, cherche un regard. Ses parents, sa petite fille et son ex-compagne sont en Pologne. « Ma mère m’envoie 350 euros chaque mois, je vais bientôt recevoir ma carte d’identité et je pourrais travailler comme boulanger », explique-t-il. « Comme vous êtes SDF, pour récupérer tout ça monsieur, il faut bien présenter une carte d’identité », ironise la présidente. « Non, elle l’envoie chez mon ami chez qui je dors ! » répond-il fermement en français. « Décidément vous maniez plutôt bien notre langue », la magistrate ne parait presque pas étonnée. Cette fois-ci encore, Jacek ne répond pas. Il regarde son interprète et continue en polonais.

« C’est un peu comme un kinder surprise »

Les réquisitions du procureure sont courtes. « Dix-huit mois d’emprisonnement avec mandat de dépôt bien sûr, on prendrait pas le risque qu’il oublie aussi de se rendre à la police ». Son avocat, déboussolé par la révélation de 2015, ne prend pas plus de temps. « Pour moi c’est un peu comme un Kinder surprise, mais là c’est une mauvaise surprise ». Son client ne l’écoute pas. Le visage encore enfantin que lui octroie sa petite vingtaine est définitivement fermé.

Jacek est condamné à douze mois d’emprisonnement avec mandat de dépôt. « Vous avez besoin de prendre des médicaments monsieur ? Pour la schizophrénie par exemple ? », demande la présidente. L’avocat rit. « C’est de l’épilepsie ma mémoire », répond le jeune homme en français. « Alors vous verrez le médecin en prison », continue-t-elle d’ironiser. Jacek ne comprend toujours pas : « Un mandat de dépôt ça veut bien dire que je ne suis pas condamné ? ». La présidente ne plaisante plus, elle clôt l’affaire : « un mandat de dépôt ça veut dire que vous allez immédiatement en prison monsieur ». Jacek se retourne une dernière fois vers les bancs du public, il ne trouve personne.

Marjorie Nadal

*Le prénom a été modifié