On a testé pour vous...

24 h dans un écohameau
Jour 1-15 h
Le départ

Nous partons à cinq, un samedi de novembre, nos caméras sous le bras et nos sandwiches emballés. Où nous allons ? A la Ferme du Collet, un écolieu autosuffisant, au bord des montagnes du Mercantour. Dans un corps de ferme, cinq personnes vivent en communauté, avec pour seuls mots d’ordre  l’autosuffisance et l’écologie. Malgré le peu d’informations trouvées sur Internet, nous les avions contactés par mail quelques jours plus tôt, pour leur expliquer notre démarche. Ils nous avaient répondu, c’était d’accord pour que notre équipe vienne, mais on était prévenues :  il faudrait participer aux travaux collectifs du dimanche matin, payer le gîte, et prévoir notre nourriture. Bottes, coupe-vent, bonnets, lampes torches, glacière : nous avons (presque) tout prévu.  Quatre heures de trajet pour rejoindre le village de la Penne : GPS en main, nous prenons la route.

18 h
On est perdues

Après trois heures de voyage, nous arrivons en bas des montagnes, et notre enthousiasme en prend un léger coup : virages en épingles à la tombée de la nuit, pas de lumière sur la chaussée, et plus de réseau pour notre GPS. Avec le décor montagneux et sombre, notre périple prend des allures d’arrivée dans le Mordor…


20 minutes plus tard...



Routes étroites et tension intense dans la voiture, nous visualisons toutes nos morts précoces au fond du ravin.Tout d'un coup nous apercevons un panneau indicatif, le premier depuis des kilomètres : La Penne. Hourra, normalement, et selon les informations de haute qualité de Google, La Ferme du Collet est située juste à côté.

18 h 15
On arrive...




Nous roulons dans les rues du village, légèrement perdues (et un poil désespérées). Quelques villageois s’arrêtent pour essayer de nous renseigner. Peine perdue : “La Ferme du Collet ? Ah non je vois pas…”. Bon. Après quelques minutes de rires nerveux, on décide de chercher nous-mêmes : cinq allers-retours sur la route principale plus tard, nous téléphonons à notre contact de la Ferme du Collet, Bertrand. Et c’est alors que nous trouvons: sur le bord de la route du Chanan, en plein virage, un petit chemin caillouteux s’enfonce dans les bois.

Un panneau en bois indique un “fournil du Collet”, difficilement déchiffrable en pleine nuit. Tout à notre joie d’avoir trouvé, nous nous enfonçons sans réfléchir plus longtemps sur ce chemin de terre, qui s’avère en réalité être un chemin de boue, avec des cailloux gros comme des rochers (si, promis). Au bout de quelques mètres de souffrance automobile, notre conductrice Alexandra décide d’arrêter de rouler donc, et de se garer sous le panneau “Parking visiteurs”, qui désigne en réalité... le bord du chemin.

 

18h30
Ca y est !

N'aperçevant aucune bâtisse à l’horizon, nous mettons nos égos de baroudeuses de côté et rappelons Bertrand, qui vient nous chercher : la Ferme du Collet est en haut du chemin, mais avec les dernières tempêtes, celui-ci est “devenu difficilement praticable” nous indique-t-il. En bottes et en polaire, il nous observe, comme pour nous jauger. Les habitants de cet écolieu ont eu de mauvaises expériences avec les journalistes, il nous l’avait précisé dans les mails. Une posture assez méfiante donc, qui se confirme quand Bertrand précise à Joanne et Julianne, quelques pas devant avec lui, “qu’il s’agit uniquement d’un premier contact” entre eux et nous, et que ce sera à la communauté au complet de décider s’ils acceptent de faire l’objet d’un reportage. Aïe. Nous ne nous attendions pas vraiment à ça : quatre heures de route pour passer le weekend dans une communauté alternative, on ne comptait pas tellement le faire plusieurs fois, ni le faire pour rien. Mais ne nous alarmons pas, peut-être qu’il se méprend sur notre projet : nous ne sommes pas là pour du “sensationnalisme”, mais pour comprendre le fonctionnement de cette éco communauté, et ses objectifs. Avant de suivre Bertrand, nous remarquons qu’il fait un froid glacial, un froid de montagne. Et puis il y a le ciel : ici, au coeur des Alpes-Maritimes, bien loin de la pollution et des lumières de Marseille, on voit la voie lactée. Et c’est super beau. Qui sait si nous n’allons pas revenir, en fin de compte ?

Notre road trip en chansons :

19 h
Le temps des présentations
 

Chargées comme des mules : caméras, appareils photos, sacs de couchage, rations alimentaires, duvets bringuebalant d’un côté puis de l’autre de nos épaules, nous suivons Bertrand. Il doit nous conduire jusqu’à notre gîte. 200 mètres. Le chemin à parcourir entre la voiture et notre lieu de repos n’est que de 200 mètres, mais la distance est suffisamment longue pour nous laisser le temps d’imaginer le pire. Va t-on dormir dans une habitation en dur ? Y aura t-il un autre éclairage que les simples lampes torches que l’on nous a conseillé d’emmener ? Dans la nuit la plus totale, et sous un froid saisissant, on se rassure comme on peu : “T’inquiètes, j’ai des gâteaux” lance Chloé. Puis, tout en haut du dénivelé, Bertrand s’arrête net.

Nous nous trouvons maintenant devant une petite bâtisse en pierre avec une porte en bois. Une odeur nauséabonde flotte dans l’air. Comme si un processus de putréfaction était en cours. Mais qu’importe, on ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Après avoir enlevé nos bottes, nous pénétrons dans le gîte, qui se pare désormais d’un air de chalet. Parquet au sol, éclairage intimiste à énergie solaire, poêle à bois, lits, table ronde : tout y est. Après avoir esquissé un léger sourire (il a certainement dû percevoir un soulagement sur nos visages), Bertrand décide de nous allumer un feu pour la nuit. Il dispose quelques bûches fraîchement coupées, du petit bois et du papier journal dans l’insert, et hop ! Les flammes surgissent.

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Bertrand chauffe le gîte pour la nuit ©Alexandra Lay

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Tant attendues, elles finissent par réchauffer notre température corporelle mais aussi et surtout l’atmosphère. Le propriétaire de la ferme commence à se livrer, à se montrer plus accueillant et curieux de nous et de notre démarche. S’engage alors une discussion à bâtons rompus pendant plus d’une demi-heure dans laquelle il nous relate, entre autre, son parcours et son mode de vie . Mais il nous met aussi en garde : “Demain, à 9h tapante vous devez vous trouver dehors pour débuter les travaux collectifs. On ne tolère aucun retard, ça nous désorganise complètement”. À vos ordres, chef. C’est pas tout, mais le temps est venu de parler de l’essentiel : où sont les toilettes ? On s’y attendait, on commence à y être habituées : pour les petits besoins, il va falloir se diriger à l’extérieur. 


Direction les toilettes sèches, ce concept bien particulier, qui promeut un respect total de l’environnement. Les excréments sont récupérés au fond d’un bac pour en faire du compost. Les selles et l’urine sont mélangées, recouvertes de litière et fermentent.

Ce qu’on découvrira le lendemain, à la lumière du jour, c’est que ces toilettes sèches sont situées au bord d’un précipice, perchées sur pilotis et composées de simples planches de bois. Pas rassurant pour un clou.





En partant, Bertrand ébauchera à nouveau un sourire, rempli de malice :” au fait, ne prenez pas peur, devant la porte d’entrée se trouve un cochon qui sèche. Je l’ai tué il y a trois mois, j’espère le manger dans quelque temps”. En voilà une bonne nouvelle. Et surtout, voici l’explication à cette odeur qui a failli nous faire tourner de l’oeil.
20h30
Le repas du soir
On commence à prendre nos aises. A déballer nos sacs. Et à se dire qu’on va toutes dormir ensemble, dans l’étroite mezzanine située en haut de l’escalier, afin de profiter de la chaleur montante du poêle. L’eau courante n’existe pas. Il faut se contenter d’eau de pluie filtrée grossièrement pour prendre une douche ou se laver les mains. Pour boire, Bertrand nous a laissé une bonbonne d’eau de source puisée il y a deux jours.

Mais surtout, on a faim, on s’empresse de sortir nos repas froids : sandwiches, taboulé, chips, salade de riz, on est équipées ! Et on se met à rire, à rire de notre situation, digne d’un film post-apocalyptique. Une chandelle, posée au centre de la table, éclaire notre menu festin. Il ne nous en fallait pas plus pour nous lancer dans de grandes discussions philosophiques et sociétales sur ces modes de vie alternatifs.

"Ah moi je pourrais jamais vivre comme ça, j’ai besoin de ma télé” lance Joanne, “et moi de mon chez moi, de mes toilettes, de mon lit, de mes commerces à proximité" "Oh moi je suis plutôt habituée, une partie de ma famille vit dans les Cévennes et se prive souvent de confort” fait remarquer Julianne.

22h30
Dodo !

 

 

 

 

Le repas fini, on s’installe du mieux que l’on peut dans la mezzanine, en assemblant oreillers, duvets, sacs de couchage et matelas. Julianne décide de nous lire Astérix en Corse. Océane commence à s’endormir. Avec Chloé, on remarque qu’au dessus de nos têtes pendent, accrochées par l’extrémité de leurs pattes, d’affreuses araignées. Brans-le-bas de combat dans la mezzanine : il faut à tout prix les chasser de notre vue. Chloé, la plus téméraire d’entre nous toutes les écrabouille une à une. On peut désormais s’endormir un peu plus paisiblement… Et songer, non sans appréhension, à ce qui peut bien nous attendre demain.

 

 

 


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Jour 2- 8h
Réveil difficile

Le réveil n’est pas facile. Après avoir passé la nuit collées les unes contre les autres (parce qu’on a décidé de tout vivre ensemble) on se réveille en ayant … froid. Très froid. Bertrand nous avait prévenues hier soir. A 800 mètres d’altitude, nous ne pouvions espérer un réveil à température ambiante. Chose qui paraît normale. Mais dans un gîte, non isolé et non chauffé, le froid nous prend à la gorge dès le lever. Mais nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-même. Bertrand nous avait conseillé la veille de mettre une bûche dans le poêle pendant la nuit, ou à l’aube. Toutes endormies et ayant oublié ce conseil pourtant précieux… aucune d’entre nous ne s’est levée. Après trois tentatives pour rallumer le feu à 8h du matin, c’est l’échec. Tant pis, nous surmontons le froid matinal… et déjeunons à table, mais dans nos duvets !

 

 

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Après un petit déjeuner sans café, ni thé (pas de feu, donc impossible de faire chauffer de l’eau ce matin), nous nous habillons rapidement. Nous enfilons des vêtements chauds, des bottes, des gants, et rejoignons Diego, Françoise, Bertrand et Béatrice devant le gîte. Car le dimanche matin, à la Ferme du Collet, c’est travaux collectifs ! Tous les habitants se réunissent à 9 heures, et durant trois heures, ils s’attèlent à réparer, rénover, ou construire les lieux collectifs et outils du quotidien. Au programme ce matin, nous devons fabriquer une clôture et arranger le chemin qui permet de rejoindre la ferme en voiture. Nous décidons de faire deux groupes.

9h
Du côté de Joanne, Chloé et Alexandra



Chloé, Alexandra et moi partons avec Diego et Françoise pour s’atteler à la rénovation du chemin. Brouette, houes, pioches et pelles en main, nous commençons à descendre. En silence.  

 

Place aux explications, et surtout au travail. Cette semaine, il a beaucoup plu dans la région. L’unique chemin qui permet de rejoindre la ferme en voiture est sans dessus dessous. Nous n’avons pas pu l’emprunter la veille au soir à notre arrivée. Il faut enlever la terre des rigoles qui permettent l’évacuation des eaux et qui sont totalement bouchées.  Puis emmener terre et cailloux pour aplanir le chemin, et reboucher les trous creusés par les fortes pluies.

Durant 3 heures, on creuse, on rebouche. Tout cela dans le plus grand silence. Nous en profitons tout de même pour entamer la discussion avec Diego et Françoise. Ils se livrent un peu sur leur vie ici, leurs enfants. Et nous demandent en quoi consiste exactement notre démarche. Ils laissent transparaître un peu de méfiance à notre égard. Comme si l’on était là pour les épier, et juger leur mode de vie. S’ils sont réfractaires, c’est pour les mêmes raisons que nous exposait Bertrand hier. Nous sentons bien que le regard des gens n’a pas toujours été d’une grande bienveillance. Et que s’ils s’en fichent, la relation avec l’autre, nous en faisons l'expérience, est assez méfiante. Après quelques minutes toutefois, nous arrivons à partager des rires et des discussions intéressantes sur nos vies respectives. Un moment d’échange agréable, mais court… Car nous en arrivons à parler des travaux du dimanche matin. Diego nous explique qu’ils ne refont entièrement le chemin que deux fois dans l’année. Décidément, nous sommes venues le bon week-end !

D’autant plus que nous sommes réellement mises à contribution. Trois heures de travail à la ferme du Collet, c’est bien trois heures, et sans pause… Chloé est tout de même parvenue à s’éclipser pour aller nous chercher un peu d’eau. Au loin, nous apercevons Julianne et Océane qui s’attèlent à la construction d’une clôture. Pas de pause pour elles non plus. Nous ne savons même pas si elles ont le temps de sortir une caméra ou un appareil photo pour filmer leur expérience.

Car de notre côté, le travail est important et la caméra est souvent dans le sac. Nous voyons bien que d’être filmés ne les réjouit pas beaucoup. Mais nous parvenons quand même, entre deux coups de pelle et deux rigoles déblayées, à filmer et photographier quelques instants de vie.

A midi, Diego et Françoise nous annoncent que c’est terminé pour aujourd’hui. Il faudra qu’ils continuent à travailler sur le chemin la semaine prochaine, car les dégâts sont trop importants… En remontant, Françoise nous demande si elle doit cuisiner quelque chose de chaud à manger pour nous. Les sourires gagnent nos visages. Mais on a déjà prévu nos pique-niques, car Bertrand nous avait prévenus qu’ici à la ferme du Collet, on mange cru. Ce n’est pas le cas de Diego et Françoise. Nous refusons donc le repas chaud, mais acceptons tout de même une boisson chaude… Une attention de Françoise qui nous a fait le plus grand bien ! Nous rejoignons l’autre groupe. Julianne et Océane n’ont pas l’air d’avoir chômé non plus … et nous nous racontons nos expériences respectives.
9h...encore
Du côté de Julianne et Océane

Le suspense est à son comble. Comment vont se former les équipes ? Qui va partir avec qui ? Béatrice tourne la tête dans notre direction. Les dés sont jetés : avec Océane, nous allons l’aider, elle et Bertrand, à monter une clôture anti-sangliers

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Nous en train d'imaginer ce qu'on va devoir faire...

 

 

« Cela fait quelques temps que l’on constate une recrudescence dans le secteur » souligne Bertrand. « Certains ont saccagé nos cultures, on ne peut pas laisser la situation empirer, c’est dangereux. » Nous emboitons le pas de Bertrand et Béatrice. Direction : l’orée de la forêt qui jouxte le terrain de l’éco-hameau. Un froid sec règne sur la petite commune de La Penne. L’air vif du Mercantour pique nos narines, trop habituées aux émanations polluantes de la cité Phocéenne. Nos bottes de pluie crissent au contact de l’herbe humide. Désormais, nous nous attelons à l’acheminement de piquets en bois d’acacia vers la tranchée fraîchement creusée, située à une centaine de mètres de la ferme. « Nous les avons coupés dimanche dernier, lors de la dernière session de travaux manuels » indique Béatrice, tout en s’emparant de quatre rondins sans aucune difficulté.

Armées de nos bottes et de notre k-way mais dépourvues de gants, la tâche se révèle plus ardue pour les citadines que nous sommes. Nos doigts sont engourdis par le froid et nous peinons à transporter plus de trois piquets par trajet. « Il faut être suffisamment bien équipé et habitué à porter un poids aussi conséquent » poursuit Béatrice non sans ironie. Âgée d’une quarantaine d’années, elle vit depuis deux ans à la ferme du Collet. « J’y avais déjà vécu pendant un an, il y a plusieurs années de cela, avec mon ex-compagnon. Il ne s’y plaisait pas et nous avons dû partir, à mon grand regret. Il est vrai que tout le monde n’est pas fait pour vivre en communauté dans un environnement tel que celui-ci. » Elle désigne le paysage noyé dans le brouillard. On distingue à peine le sommet des montagnes en ce matin de novembre.

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"Je sais que je ne peux pas vivre ailleurs. C’est l’endroit que je préfère au monde, celui où je me sens le mieux." Béatrice

Relevant sa cascade de boucles brunes, Béatrice s’attèle maintenant, d’un geste assuré, à la tâche ardue de l’écorçage des piquets. Cette étape, réalisée à l’aide d’une « plane », un outil de charpentier, consiste à ôter l’écorce du bois pour faciliter le clouage du grillage. Grillage que commence à dérouler Bertrand pour en évaluer la longueur : une cinquantaine de mètres seront nécessaires pour fermer le passage aux sangliers. Pendant que Béatrice et Océane continuent l’écorçage avant de réaliser le taillage en pointe des piquets, nous nous occupons, avec Bertrand, de planter le grillage dans le sol.


Le soleil commence enfin à percer le brouillard. Muni d’une pelle, Bertrand commence à rabattre la terre au fond de la tranchée. Les fortes pluies des jours précédents l’ont rendue boueuse et très compacte. Le travail se révèle plus difficile que prévu. À l’aide d’une houe, nous aplanissons la terre pour la rendre la plus uniforme possible.

Entre deux tâches, Bertrand se confie sur l’organisation de la vie en communauté à la ferme du Collet. “Globalement, nous sommes tous sur la même longueur d’ondes lorsqu’il s’agit de prendre une décision ou bien de mettre en place les tâches collectives.” Si lui et sa femme Katia ont été les porteurs du projet en 2001, ils ne sont pas pour autant des “leaders” ni les décisionnaires attitrés. “Nous sommes animés par deux principes : le vivre ensemble et la recherche de l’autosuffisance alimentaire complète. Nous décidons tous ensemble de la marche à suivre pour faire vivre ses deux principes. Après, chacun fait ce que bon lui semble.”


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Au départ, les décisions étaient soumises à la règle de la majorité. Tout a changé le jour où les habitants de l’éco-hameau ont découvert les fondamentaux de la sociocratie . “Cela a été une vraie révélation pour moi. Nous avions enfin trouvé le modèle qui correspondait parfaitement à ce que l’on recherchait : faire émaner une vraie force de décision par l’intelligence collective.” Un mode de “gouvernance” qui se veut préservateur de la diversité des points de vue. “Il y a une grande différence entre le consensus, propre au vote par majorité, et le consentement. Il n’y a pas de frustration dans le deuxième cas parce qu’au final, personne n’est contre la proposition discutée. En ce sens, nous préférons nettement le consentement au consensus !” affirme-t-il.


Pour Bertrand, expérimenter est toujours une source d’enrichissement. “Rester sur des principes, des acquis, des valeurs qui ne fonctionnent pas ou qui ne nous plaisent plus sous prétexte qu’il faut à tout prix respecter ce que l’on a établit en premier lieu est complètement contre productif. Par exemple, nous avons été végétariens pendant 15 ans et un jour nous nous sommes rendus compte que le crudivorisme était meilleur pour nous. Nous n’avons pas considéré ça comme un échec, ou une trahison à nos principes. Nous n’avons pas peur de la remise en question.”

La ferme du Collet, un laboratoire plutôt qu’une communauté ? “Oui, je pense que c’est le terme qui nous correspond le plus.” déclare Bertrand dans un sourire.

11h
Les derniers efforts

Le brouillard s’est maintenant dispersé. Les températures sont doucement remontées, nous sommes à présent tous en tee-shirt. La boue colle nos pantalons et nos bottes. Malgré la soif et la fatigue, pas de temps pour une pause. Avec Béatrice et Océane, nous nous relayons désormais toutes les trois pour porter les piquets vers la tranchée. Bertrand se saisit d’un marteau et s’attèle à la dernière étape : le fixage du grillage.Une fois l’opération terminée, nous contemplons le fruit de notre dur labeur. “C’est du beau travail !” concluent Bertrand et Béatrice. Un regard entendu avec Océane suffit pour traduire notre pensée : on l’aura bien méritée notre pause déjeuner !



Midi
Debrief

Midi. Les travaux manuels sont terminés et on ne va pas se mentir, on ne peut pas dire que la tristesse nous ronge. Une fois que la dernière d’entre nous a passé le pas de la porte, on souffle un grand coup. “Non mais ils nous ont fait refaire toute leur route en fait !” “ Parle pour toi, moi je me suis retrouvée à tailler un arbre à la machette. Le truc me dépassait de 3 mètres !” On se remet doucement de nos émotions. S’adapter à la vie en autonomie, c’est clair, ce n’est pas évident pour les citadines que nous sommes.

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Malgré tout, la matinée nous a beaucoup appris sur la manière de fonctionner à la Ferme du Collet : maître mot -efficacité. Les habitants n'ont pas tant de temps en commun, ils profitent donc à fond de leurs moments collectifs pour effectuer l'indispensable.

Durant ce petit moment d’accalmie, on prend notre courage à deux mains pour se rendre aux toilettes sèches, on commence à grignoter et on se demande aussi un peu de quoi on va avoir l’air, à table, avec nos sandwiches Daunat. On va bientôt le savoir, car des bruits commencent à se faire entendre dans la cour.

12h40
Le repas

Un peu maladroitement, les unes après les autres, nous nous glissons autour de la table, sur les rondins, troncs et bancs qui servent d’assises. Peu à peu tout le monde arrive. Chacun pose son plat sur la table. Au menu : kakis, salade de pommes et de pissenlit, chou rouge… On baisse les yeux vers nos salades de pâtes au jambon et nos sandwiches au saumon. On les relève pour tomber sur Bertrand qui mord dans un fenouil cru. Ah oui, c’est vrai. Bertrand et sa femme sont “instinctocrudivores”. Ce mode d’alimentation consiste à tout manger cru ( même la viande), mais surtout à se laisser guider par son instinct. S’y mettre, ce n’est pas évident. “ Parfois au bout d’une semaine, les gens me disent qu’ils commencent à se sentir mal, et puis au bout d’un moment le corps s’y fait, et quelques temps après, on se sent en parfaite santé, mieux que jamais!” explique Bertrand. Nous, après avoir croisé le cochon cru en train de sécher, on est pas totalement emballées. Mais bon, on comprend, chacun mange ce qui lui convient.

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Naturellement à table, une frontière s’est créée. Nous d’un côté, eux de l’autre. On ne sait pas trop comment s’intégrer plus au groupe. Heureusement, arrive une aide inattendue. Nous ne sommes pas les seuls visiteurs. Un couple de woofers est là pour la semaine. On engage la conversation. Ils sont aussi intéressés par ce que nous faisons que nous par leur parcours. Grâce à eux, le groupe s’ouvre, ils agissent en parfaits intermédiaires.Entre les blagues de Ten Shao, un des habitants dont on découvre la personnalité quelque peu fantasque, et les histoires de Béatrice, d’autres arrivantes pointent le bout de leur nez.

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C’est Olga, la fille de Bertrand, qui est revenue pour le week-end avec trois de ses amies. Elles aussi complètement néophytes en écohameaux, n’hésitent pas à poser plein de questions. On se sent un peu moins seules, d’un coup. Alors on se lance et chacune décide de filmer/enregistrer/ écrire ces derniers éléments.


14h
Les dernières interviews

Tous s’ouvrent un peu plus sereinement. Interviews et portraits terminés, nous rendons visite aux derniers habitants de la Ferme : les animaux. Après avoir descendu une pente (très) glissante, on arrive devant un immense pré où paissent… deux petits boudins sur pattes. Des cochons en fait. Qui partent en courant et hurlant dès qu’on approche. Pas de doute, ils sont bien dans leur carré de verdure et n’ont visiblement pas très envie de rejoindre leur copain ( paix à son âme.) Après s’être extasiées devant des lapins qui pointent le bout de leurs oreilles au dessus de la barrière de leur maisonnette, on remonte pour la mission ultime: ranger nos affaires.





15h
Au revoir la Ferme du Collet !

Les sacs de couchage retrouvent leur housse, l’éponge court sur la table, et le balais se promène sur le sol. Le gîte brille comme un sou neuf, nous sortons retrouver Bertrand. “ Vous pensez au règlement?” Oui, on y pense. On avait pas oublié, mais on espérait un peu, on ne va pas se le cacher, que la matinée de travail remplaçait largement les 10€ à débourser. C’est bien connu l’espoir fait vivre, on sort nos porte-monnaie, comme convenu.  Un rapide au revoir, et c’est reparti pour 4 heures de route.  

 

 


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( En fait on était pas vraiment comme ça)

Dans la voiture, alors qu’on pilote comme des montagnardes de toujours à travers les virages en épingle, l’heure du debrief est arrivée. On ne serait pas restées un jour de plus. Pas à cause des gens : nous avons découvert des personnalités uniques, et de vrais parcours de vie. En ce qui concerne le confort on s’attendait à bien pire. Quand même, on est toujours pas des afficionados des toilettes sèches et du chauffage alternatif. Finalement le plus dur, et les habitants nous l’ont eux-mêmes confié, c’est l’isolement. A part le minuscule village de la Penne au-dessus de la ferme, il nous faut attendre plus de 40 minutes pour retomber sur les premières villes. Zones probablement inaccessibles dès les premiers flocons de neige. On frissonne. La fatigue nous gagne et les discussions se raréfient. On arrive enfin sur une aire d’autoroute. Et là, un cri vient briser le silence de la voiture...


" OH UN STARBUCKS ! "