Françaises et Européennes : la double citoyenneté vécue par deux étudiantes

A l’approche des élections européennes 2019, les campagnes à destination des jeunes, peu mobilisés lors des derniers scrutins, se multiplient. Se sentir européen est loin d’être une évidence pour une grande partie de la jeunesse. Rencontre avec deux étudiantes françaises qui se rendront aux urnes le 26 mai prochain. Quels sens donnent-elles à leur vote ? Leurs trois bonnes raisons d’apporter leur pierre à l’édifice européen.

« Je suis sûre d’aller voter le 26 mai. Et si je ne suis pas là, je ferai une procuration. Mais je ne sais pas encore pour qui, je vais éplucher les programmes. Une chose est sûre : jamais l’extrême droite ! », pose d’emblée Anaïs Michelin. Pour cette étudiante en licence d’anglais de 22 ans résidant à Dijon, l’abstention n’est pas une option. Même son de cloche pour son amie, Héléna Jestin, étudiante en droit de 23 ans : « L’Union européenne est partout. La politique européenne devient tout aussi importante que les politiques nationales, si ce n’est plus ! »

Une position loin d’être partagée par l’ensemble de la jeunesse : en 2014, un sondage Ipsos-Steria rapporte que 74% des jeunes de 18 à 35 ans ne sont pas allés voter aux élections européennes. En effet, pas facile de se rendre compte des implications concrètes de l’Union.

Pour un coup de pouce aux études universitaires

Leur résolution, Héléna et Anaïs la tire de leur expérience universitaire. Après avoir validé une licence de droit à Paris, Héléna Jestin est partie de l’autre côté du Rhin valider un Europa Master. Un diplôme effectué en deux ans, dans trois pays européens : la France, l’Allemagne et la Pologne.

Une opportunité offerte par les accords entre pays membres de l’Union Européenne, qui ont notamment donné naissance, il y a trente ans, au programme Erasmus. Depuis sa création, environ 9 millions de personnes ont passé leurs frontières pour étudier à l’étranger. Chaque année, 45 000 étudiants français se présentent aux portes des universités européennes dans le cadre de cette mobilité. Soutenu par l’Union, le budget Erasmus a été augmenté de 40% sur la période 2014-2020.

Un départ vécu comme un déclic pour Héléna : « Bouger en Allemagne, il y a quatre ans, a été la meilleure décision de ma vie. Cela m’a donné envie de continuer à voyager pour découvrir de nouvelles façons de vivre : le quotidien est très différent en Allemagne ou en Pologne. Personnellement, je me suis épanouie : j’ai acquis de l’autonomie, une indépendance et une ouverture d’esprit que je n’avais pas avant. »

Anaïs Michelin, elle, a fait une rentrée à Mayence l’an passé. « Clairement, ce n’est pas comme en France. Interdiction de glander ou de sécher, car après deux absences par cours et par semestre tu es viré … Ça m’a appris d’autres méthodes de travail. » Des différences culturelles qui ne sont pas de taille à décourager les deux amies, au contraire, elles leur ont permis de trouver leur voie. Anaïs Michelin prévoit déjà de repartir durant son master et Héléna Jestin souhaiterait travailler dans la coopération franco-allemande.

Plus encore que des opportunités universitaires, le programme Erasmus permet de créer du lien social. Selon une étude publiée par la Commission Européenne en 2014, plus d’un quart des participants à ce programme d’échange aurait même trouvé leur partenaire de vie durant leur séjour à l’étranger. Un million de bébés seraient nés de ces amours européennes. « Je pensais que ça aurait pu éviter le Brexit, dommage ! », sourit Anaïs.

Pour circuler librement

« Pour moi, l’Europe doit garantir des contacts et des échanges entre chaque citoyen, peu importe le pays où il réside. C’est indissociable de la libre circulation. Voyager m’a apporté un réel bien-être », confie l’étudiante en langue. Pour les jeunes, l’imaginaire européen passe aussi par cette liberté.

Leur mantra : le pass ferroviaire Interrail. « Je me suis déjà renseignée sur Interrail mais je ne l’ai encore jamais pris. A creuser ! » devise Anais. C’est une de ses amies, Justine Simonin, qui a testé ce concept et l’a convertie. « Elle a pris un Interrail Pass illimité pendant 15 jours, pour 350 euros, et a voyagé à travers toute l’Europe ». L’inconfort des nuits en train ou l’austérité des auberges de jeunesse ? Justine les a déjà oubliés : « J’ai eu la chance de découvrir énormément de pays, de cultures différentes, de paysages, d’architecture, de mets... »

Interrail est un pass permettant de voyager dans 30 pays européens et d’atteindre 40 000 destinations différentes. Initialement, il a été institué en 1972 pour célébrer les cinquante ans de l’Union Internationale des Chemins de fer. Mais devant le succès remporté par cette initiative – 100 000 voyageurs ont embarqué en 1972 – l’expérience a été renouvelée les années suivantes et ses modalités ont été élargies.

© : Sophie Maréchal

Cette liberté de circuler s’appuie en partie sur la monnaie unique, mise en circulation à partir de 1999. « En France, j’y pensais assez peu, mais en fait, c’est vraiment très pratique de partager l’euro avec plusieurs pays. Changer sa devise peut être déstabilisant quand on s’aperçoit des disparités des taux de change », précise Anaïs. Cependant pour Héléna, qui a dû échanger ses euros contre des zlotys lors de son semestre polonais, la transition entre devises ne l’a pas empêchée de sentir européenne. « On s’habitue vite à fonctionner avec une monnaie différente. On s’adapte ! », se réjouit la jeune femme.

Ces changements monétaires peuvent aussi s’avérer une bonne surprise. « Un panier de courses pour une semaine en France me coûte environ 40 euros. En Allemagne, c’était 30 ! », s’exclame Anaïs.

Pour cette génération qui n’avait guère plus de 5 ans lorsque la France a adopté la monnaie commune, le franc sonne comme un reliquat d’un autre temps. « Parfois, mes parents convertissent encore en francs, détaille Anaïs, mais personnellement, ça ne m’évoque pas grand-chose ! »

© : Sophie Maréchal

Pour trouver des idées inspirantes

« Je suis peut-être idéaliste, mais je perçois l’Europe comme une grande collocation de pays. Une collocation pour mener à bien des projets communs », s’emballe Anaïs. Son expérience allemande a éveillé en elle une conscience écologique profonde.

« A Mayence, ma colloc’ allemande avait mis des post-it sur chacune des 4 poubelles pour qu’on sache quoi y mettre. J’ai été très étonnée de me faire reprendre lorsque je me trompais ! ». Petit à petit, Anaïs s’est habituée et a fini convertie. « On avait une poubelle pour le papier, une pour le plastique, une pour les déchets organiques et une autre pour le reste. En bas de l’immeuble, les résidents triaient aussi le verre dans 3 poubelles. Le système de tri n’est pas si étonnant, c’est le fait que soit si ancré chez les Allemands qui est plus surprenant », souligne la jeune française. Depuis son retour en France, le tri fait désormais partie de sa vie.

Autre incongruité allemande qui a inspiré l’étudiante : le Pfand, le système de consigne de bouteilles. Chaque bouteille achetée en supermarché peut y être ramenée contre quelques centimes. « Au bout de quelques temps, j’avais pris l’habitude de les ramener », explique Anaïs. Plus qu’un acte environnemental, ce système permet aussi des petits gestes de solidarité. « Lorsque les Allemands n’ont pas envie de ramener leurs bouteilles, ils les laissent à côté des poubelles. Certains se promènent avec des caddies pour récupérer les bouteilles dans la rue et vivent de ce que rapporte la collecte. »

En France, le système de consigne a été abandonné dans les années 80. Le taux de collecte des bouteilles en plastique et des canettes n’est aujourd’hui que de 40%, bien loin de l’objectif de 100% prévu par le gouvernement en 2025, comme l’expliquait Brune Poirson, secrétaire d’Etat à la transition écologique sur RTL. En février 2018, le gouvernement a émis l’idée de recycler la consigne pour les bouteilles en plastique et les canettes métalliques. L’Allemagne, qui a mis en place ce système depuis 2003, fait figure de modèle en la matière. « Pour moi, le rôle de l’Europe, c’est de s’unir pour essayer de sauver notre environnement », assure Anaïs.

« Les jeunes sont l’avenir de l’Union Européenne. Il n’y a qu’à voir le phénomène viral des marches pour le climat initié par la Suédoise Greta Thunberg ! », signale la jeune femme. Autre indice de cet atout que peuvent représenter les jeunes pour l’Europe : les têtes de listes françaises des élections européennes ont considérablement rajeuni, essayant de capter ce nouvel électorat. 33 ans pour François Xavier Bellamy (Les Républicains), 29 ans pour Manon Aubry (La France Insoumise), 23 ans pour Jordan Bardella (Rassemblement National) … Un renouvellement inédit depuis de longues années, qui tente, peut-être, de s’adresser à la jeunesse démobilisée. « L’Europe se construit grâce à nos engagements. En mai, j’aimerais voter pour une Europe plus proche et plus humaine », lance Anaïs Michelin, pleine d’espoir. Boîte à idées ou collocation géante, pour ces jeunes femmes, l’Union Européenne se conjugue incontestablement au futur.

Sophie Maréchal