Internet, moteur et vecteur de la contestation en Algérie

Photo de une ©Nabil Mellah
Chaque vendredi depuis le 22 février, des milliers d’Algériens descendent dans la rue manifester contre le régime du président Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 20 ans. Pour pallier la couverture partielle des médias, en partie muselés par l’Etat, les citoyens prennent le relais sur les réseaux sociaux. Diffusion d’informations, appels à manifester, témoignages… Les arènes numériques deviennent le moteur de la contestation.
Hassan Guenfici a manifesté dans les rues d’Alger vendredi 1er mars. ©Hassan Guenfici

« Nous sommes une toile dont le but est d’étouffer le régime algérien, jusqu’à ce qu’il cède. » Les notifications de messages tombent l’une après l’autre. Hassan Guenfici est intarissable. Ce jeune étudiant à Sciences-Po Aix, franco-algérien, poste compulsivement sur les réseaux sociaux. « J’ai commencé à tweeter, plusieurs fois par jour, dès l’annonce de la candidature de Bouteflika. Je me suis engagé par amour de la démocratie, de la liberté et de l’Algérie. Bouteflika est incapable de présider. Sa candidature est une forfaiture pour le pays ! », s’emporte-t-il.

Comme Hassan, dans la rue ou sur le web, ils sont des milliers d’Algériens à brandir des sourires pour faire tomber le président Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis près de 20 ans. Une myriade d’arènes numériques a éclos, servant à la fois de cadres et de moteurs à l’action collective. Des hydres à mille tête, insaisissables pour le régime. Les pages Facebook, Twitter et Instagram rassemblent en effet des millions de personnes : 1.2.3 Viva Algérie (plus d’un million de membres), La Révolution des Jeunes Algériens (270 000 membres), Ekteb (6 300 membres)…

Pour la docteure en sciences de l’information et de la communication à l’université Paul Sabatier de Toulouse, Alma Bebtout, ces nouveaux outils ont permis de donner une voix à la révolution silencieuse du peuple algérien. « Facebook ne fait pas la révolution, mais il accompagne le besoin de changement politique, culturel et social. Grâce aux nouvelles technologies, les comportements peuvent évoluer et la société se met en mouvement », explique-t-elle.

« Notre but est de faire entendre la voix de chaque citoyen et citoyenne »

Kamir et Besma ont fondé la page Facebook et Instagram Ekteb – qui signifie « écrit » en arabe. Agées d’à peine 20 ans, elles ont quitté l’Algérie pour étudier à l’étranger. « Cette page est née d’un sentiment d’impuissance. Loin de notre pays, nous ne pouvions pas participer aux marches. Alors nous avons voulu contribuer à cette révolution des sourires à notre manière », se félicite Besma. Chaque jour, les jeunes femmes reçoivent environ une quinzaine de témoignages d’Algériens de tous les horizons, qu’elles postent sur Ekteb.

« Notre but est de faire entendre la voix de chaque citoyen et citoyenne. Chaque témoignage a la même valeur, nous sommes des intermédiaires du peuple. Nous augmentons le volume de la contestation en montrant les visages de cet ensemble, apparemment homogène, qui proteste dans les rues. » Portée par l’essor des nouvelles technologies, la révolution algérienne se conjugue aussi bien au masculin qu’au féminin. Comme les deux étudiantes, de nombreuses femmes ont endossé le rôle d’administratrices d’espaces en ligne, en plus de celui de manifestantes.

Si Kamir et Besma prônent l’engagement contre le régime, elles préfèrent rester anonymes. « C’est ce que l’on appelle « l’extimité » [NDLR : le désir de rendre visibles certains aspects de soi considérés comme intimes]. On se cache derrière un écran pour mieux se dévoiler. Tout peut se dire. Internet est un concurrent redoutable pour les chefs d’Etat », précise Alma Bebtout. Un concurrent bien plus à craindre que les médias algériens, en grande partie contrôlés par le régime. « Des journalistes ont été arrêtés et des pressions exercées sur les annonceurs publics et privés. Certains rares médias ont pu résister, mais l’apport des réseaux sociaux a été largement supérieur », défend Nabil Mellah, chef d’entreprise algérien, fort de 12 700 abonnés Twitter.

« Les réseaux sociaux sont un élément très important de diffusion des images de mobilisation. Ils permettent de motiver et d’encourager ceux qui ne se sont pas mobilisés dès le début », continue Nabil Mellah. Le côté artisanal des Live Facebook, Twitter ou Instagram les rend plus crédibles que les reportages aux yeux des internautes. « Les médias ne vont pas aussi vite. Cette rapidité de transmission crée une horizontalité entre les citoyens. Petit à petit, ils tissent une nouvelle forme de lien social », spécifie Alma Bebtout.

« Le téléphone portable […] permet de dire : je suis là, et je vais changer le monde »

Le téléphone portable est l’arme de cette révolution. Depuis un mois, dans les rues d’Algérie et sur la toile, tous les profils se mêlent. « Je participe à toutes les manifestations. Dans la rue, je croise toutes sortes d’Algériens : des femmes et des hommes, de tout âge, de toutes les couches sociales, de tous les niveaux d’éducation, témoigne Nabil Mellah. Sur internet également, j’ai croisé toute l’Algérie. » Cette très forte mobilisation est encouragée par un territoire couvert à près de 75% par le réseau mobile. L’usage du téléphone portable, qui s’est généralisé au Maghreb à partir des années 2010, a chamboulé les modes de sociabilité et de contestations. « Les enfants ne sont plus dépendants de leurs parents : s’ils ont besoin d’une information, Google est leur meilleur ami. Ils ont acquis une forte indépendance, ce qui n’était pas le cas avant. Le téléphone portable, avec son caractère nomade, permet donc d’avoir accès à de nouvelles représentations de soi. Il permet de dire : je suis là, et je vais changer le monde », sourit Alma Bebtout.

Pour la chercheuse, cette contestation serait le signe d’un bouleversement tant politique que social. « Dans les sociétés maghrébines, il y a une hiérarchie verticale très forte au sein de l’Etat, mais aussi de la famille. Les nouvelles technologies ouvrent la porte à une horizontalité inédite qui induit des nouveaux modes de sociabilité et d’exercice du pouvoir. » Kamir abonde, enthousiaste : « La femme algérienne joue un rôle inédit dans ce soulèvement. Elle lutte pour prendre sa place dans la société. La révolution politique n’est qu’une première étape. La révolution sociale est en marche. » Dans le reflet du téléphone de la jeune femme passe l’ombre d’une utopie pacifiste et égalitaire.

Sophie Maréchal