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La charte de l’AJL, fer de lance d’un traitement médiatique plus juste des questions LGBT

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Longtemps peu audibles des médias, les problématiques LGBT ont capté l’attention des journalistes au moment de l’adoption de la loi sur le mariage pour tous, en 2013. Les imprécisions et les erreurs sont alors légion et lourdes de conséquences pour les personnes LGBT. Pour un traitement médiatique plus juste de ces questions, l’association des journalistes LGBT a fait signer une charte à de nombreuses rédactions. Elle met à leur disposition une palette d’outils et d’informations essentielles à ces problématiques.

« Le nom du ‘Zoo’ était très intéressant parce qu’il symbolisait le fait qu’il y a des barrières entre nous et la société. » Lundi 27 août, la voix de Sam crépite à la radio. Une voix rare, qui interroge, qu’on entend peu. C’est la voix d’une personne transgenre qui retrace l’histoire de son identité, et à travers elle, de la transidentité en France.  France Culture a consacré quatre épisodes de 55 minutes chacun à cette question. Un choix qui, même aujourd’hui, n’est pas anodin.

Clémence Allezard, co-présidente de l’AJL, l’association des journalistes LGBT, salue l’initiative. « Les journalistes n’ont pas tout de suite pris conscience que les erreurs commises dans le traitement des questions LGBT – ou leur absence de traitement – ont des conséquences directes dans la vie des gens. Les médias ont une influence sur l’imaginaire collectif, et effectivement, cette diffusion d’une homophobie latente au moment du mariage pour tous a conduit à une augmentation des actes lgbtophobes. Avec le changement générationnel, l’arrivée de jeunes sensibilisés dans les rédactions, la façon d’aborder ces sujets évolue. Malgré tout, les erreurs sont encore nombreuses. »

Mégenrage (erreur sur le genre de la personne), utilisation du deadname (le nom de naissance d’une personne transgenre, qu’elle n’utilise plus aujourd’hui), association systématique à la prostitution… Il est en effet assez aisé de trouver des manières réductrices ou erronées d’aborder les questions LGBT. L’AJL pointe par exemple cet article du Figaro, où le journal évoque la chanteuse Christine and The Queens qui, désormais, souhaite se faire appeler Chris.

Autre exemple : les plaisanteries jugées transphobes lancées par la miss météo du Grand Journal, Ornella Fleury, à la chroniqueuse transgenre Brigitte Boréale. « Bonsoir monsieur-dame, enfin Brigitte », a commencé Ornella Fleury. En réponse à cette séquence, l’AJL a saisi le centre supérieur de l’audiovisuel.

Le « kit à l’usage des rédactions » : l’arme de l’AJL contre la lgbtophobie

Face à ce constat, l’association des journalistes lesbiennes, gays, bis et trans s’est mobilisée. Pour faire bouger les mentalités, elle a donc publié une charte et un kit à l’usage des rédactions. « Il fallait prendre la parole à ceux qui étaient omniprésents sur les plateaux tv et radios. Les discours homophobes étaient partout. L’idée, c’était de ne pas être juste dans la critique de ce que faisaient les journalistes. On sait qu’ils n’ont pas la volonté de nuire aux personnes LGBT, mais par manque de temps, de connaissances, ils peuvent le faire. On a donc créé la charte afin de décortiquer et déconstruire des expressions stéréotypées ou des clichés qui peuvent heurter », explique patiemment Clémence Allezard.

La charte conseille par exemple de préférer l’expression « transition de genre » à celle de « changement de sexe » pour parler d’une personne transgenre. « Toutes les personnes transgenres ne subissent pas d’opération de réassignation sexuelle », détaille le document.

La charte de l’AJL à l’usage des rédactions est accessible sur le site de l’association. Capture d’écran.
Une cinquantaine de médias déjà signataires

Une cinquantaine de médias a déjà signé cette charte pour le respect des personnes LGBT. Parmi eux, Le Monde, Libération, Médiapart, Konbini, Street Press ou encore Têtu. « L’AJL s’adresse surtout aux médias généralistes, et moins aux médias communautaires. La ligne éditoriale de Têtu, par exemple, est déjà centrée sur les problématiques LGBT. Je pense qu’il y a des choses qui commencent à faire leur chemin dans les journaux généralistes. La capacité d’influence de l’AJL s’est accrue, notamment grâce à la communauté LGBT qui se manifeste sur Twitter et nous soutient. Ce sont aussi des lecteurs et lectrices de quotidiens grand public », assure Clémence Allezard.

« L’objectif, c’est traiter les personnes LGBT comme n’importe quels autres citoyens, afin qu’elles ne soient pas uniquement réduites et assignées à leur genre »

Pour Mathieu Molard, rédacteur en chef de Street Press, signer était une évidence. « On a signé car la charte porte sur des recommandations et des valeurs qu’on partage à Street Press. L’objectif, c’est de traiter les personnes LGBT comme n’importe quels autres citoyens, afin qu’elles ne soient pas uniquement réduites et assignées à leur genre. On veut faire un traitement juste et précis de ces questions : ne pas user de facilités de langage par exemple. »

Si Mathieu Molard admet que des erreurs sont toujours possibles concernant la façon d’aborder les sujets LGBT, il assure en revanche que la signature de la charte n’a pas changé radicalement le mode de fonctionnement de sa rédaction. « C’est dans l’ADN de Street Press de traiter de ces sujets, indépendamment de cette charte. La rédaction était déjà sensibilisée. Une de nos journalistes est membre de l’AJL, par exemple », affirme-t-il.

45 cas de LGBTphobie recensés dans les médias par SOS Homophobie en 2017

Malgré ces petites victoires, la charte n’est pas encore un trophée pour la cause LGBT. Les forces d’inertie sont telles qu’il faudra encore du temps pour faire évoluer les mentalités dans le monde médiatique, d’après l’AJL. « Le changement s’opère au niveau des journalistes en tant qu’individu. Mais le système et les chefs, eux, ne changent pas », soupire Clémence Allezard. Le CSA par exemple, prend en compte le genre des personnes qui s’expriment dans les médias, mais seulement celui des hommes et femmes cis ( i.e. des individus dont le sexe biologique est en accord avec leur genre ressenti). Ainsi, il n’existe aucune statistique sur l’apparition de personnes transgenres ou non-assignées.

Autre entrave majeure à un réel changement de paradigme : les accusations de prescriptrice du « politiquement correct » dont souffre la charte de l’AJL. La co-présidente de l’association refuse en bloc ce reproche : « On ne fait pas du politiquement correct. On essaie de montrer que les stéréotypes, les erreurs des journalistes, peuvent empêcher les gens de vivre une vie normale, de sortir dans la rue sans avoir peur », indique-t-elle avec force.

Dans ce contexte, SOS homophobie appelle les rédactions, notamment des émissions télévisées, à une vigilance accrue concernant les propos transphobes et, plus généralement, LGBTphobes. En 2017, l’association a relevé 45 cas de lgbtphobie dans les médias, dont 28% se sont produits sur le petit écran.

Sophie Maréchal

Auteur·trice

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