La formation des imams au cœur du rapport de l’institut Montaigne

Selon le rapport de l’institut Montaigne publié en septembre, l’islamisme peut se combattre par la formation des imams. Les chefs spirituels ne sont pas toujours contrôlés et des discours extrémistes parviennent à se propager dans des mosquées. Rencontre à Marseille avec des imams.

Salim Hacene Blidi donne des cours du soir dans sa mosquée du 3e arrondissement de Marseille. © Raphaëlle Talbot

À 14 heures, des chaussures sont momentanément abandonnées devant la salle de prière rue de l’Académie à Marseille. La mosquée Tahara située en plein cœur du quartier Noailles reçoit 300 fidèles par jour, et jusqu’à 800 le vendredi, jour de prière. Les hommes apparaissent de dos, accroupis. Certains portent un habit religieux, d’autres un vêtement de travail.

Les prières de ce lundi sont prononcées en arabe. La raison ? L’imam présent ne parle pas français. C’est là qu’est le premier problème pour Samir Allel, sociologue et spécialiste de l’islam : « la légitimité d’un imam passe par l’utilisation du français, une grande partie de la population française de culture musulmane ne parle pas arabe ». La majorité des chefs religieux musulmans partage l’avis d’un encadrement plus strict de leur formation, mais ils ne sont pas prêts à travailler ensemble.

Le 9 septembre 2018, l’institut Montaigne a publié un rapport rédigé par Hakim El Karaoui. Le dossier pointe du doigt la montée de l’islamisme. Pour lutter contre, il prévoit notamment la formation des imams.

Samir Allel enseigne aussi à l’université d’Avignon. Il a été choisi par le préfet du Vaucluse, Bertrand Gaume, pour participer aux assises territoriales de l’islam qui s’achèvent le 11 septembre. Lancée par Gérard Collomb en juin dernier, cette consultation effectuée dans chaque département a pour but de « mieux organiser l’islam dans le cadre de nos institutions républicaines ». Le sociologue revient sur la situation actuelle de la formation des imams et sur ce qui pourrait être fait.

Les chaussures des fidèles devant la mosquée Tahara de Marseille. © Raphaëlle Talbot

Sur les bancs de l’université

Pour le sociologue, les imams devraient poursuivent des études universitaires en France : « sur la formation des imams, je suis très clair : il faut que les imams aient au moins un bac + 3 dans un cursus ouvert sur la société (sociologie, psychologie…) et fassent ensuite un cursus théologique, comme dans la religion catholique ». Pour l’instant, ce n’est pas le cas. Les imams à Marseille ont pour la plupart suivi des études théologiques à l’étranger. Abderrahmane Ghoul, l’imam du vendredi à la mosquée Tahara a pris des cours de théologie en Algérie, d’où il est originaire.

Barbe longue, habit religieux blanc, Salim Hacene Blidi est bien imam. Il travaille dans le 3e arrondissement de Marseille depuis 2010. « Sa » mosquée porte son nom. Son premier discours religieux, il l’a prononcé à 8 ans en Algérie, son pays d’origine. Né il y a 45 ans à Médéa, au nord de l’Algérie, il a forgé sa culture religieuse auprès d’intellectuels. Le quarantenaire est arrivé en France en 1991. Un an plus tard, il est parti étudier en Syrie à Damas puis à Alep pendant cinq ans. De retour en France en 1997, il décide de faire un bac + 2 en comptabilité avant de se lancer pleinement dans sa vocation religieuse. Connu par les services de sécurité pour avoir tenu des discours salafistes, il se dit aujourd’hui « sorti de ce courant ».

Seulement 10% des musulmans se déplacent à la mosquée pour prier. © Raphaëlle Talbot

Qui pour gérer la formation ?

Abderrahmane Ghoul est imam à la mosquée Tahara et également représentant régional du CFCM (Conseil français du culte musulman). C’est par cette institution que doit se faire la formation des imams selon lui : « il faut faire confiance l’institution musulmane reconnue, c’est la seule à pouvoir délivrer le droit à des hommes de devenir imam ». Ne pas parler le français n’est pour lui pas un problème mais un handicap.

Pour Salim Hacene Blidi la formation des imams en France doit être gérée par l’Etat. Il explique : « En Algérie, l’Etat organise des concours pour les futurs imams. Ici en France, un jeune, il a rien avoir avec la religion, il achète un local et il peut devenir un imam« . Il ajoute : « je pense que l’Etat doit faire le premier pas ». Mais le principe de laïcité en France rend cette question délicate.

L’imam Salim Hacene Blidi a prononcé son premier discours à 8 ans. © Raphaëlle Talbot

L’imam, le psychologue de la mosquée

En plus d’être une tête bien-pensante, les imams doivent savoir écouter. Pour Zenad, un fidèle, les imams sont des sortes de psychologues auxquels les musulmans peuvent se confier sur leurs problèmes intimes. Zenad est réparateur téléphonique dans le quartier de Noailles. Son commerce est situé juste à côté de la mosquée Tahara. Pour le jeune père de famille, un imam doit être un exemple : « il doit pratiquer ce qu’il dit sans tricher. Il doit respecter sa femme, les gens, ne pas voler ».

90 % des musulmans ne se rendent pas dans les mosquées, assure le sociologue Samir Allel. « Mais c’est mieux d’aller à la mosquée, de voir les gens et d’échanger avec eux » assure Zenad qui se rend au moins une fois par semaine dans le culte. Il ajoute : « un imam n’a pas le droit d’avoir de pêchés ».

A 17 heures 15, des hommes sortent du lieu de culte. Aboubakar vient dans la mosquée de Salim Hacene Blidi depuis un an. Il apprécie ses prières qui parlent « d’amour, de joie et de patience ».

Des imams dangereux

Par manque de réglementations, des anciens criminels ou délinquants peuvent devenir imam. C’est le cas de El Hadi Doudi, condamné en Algérie pour avoir initié le mouvement islamique armé (MIA). Imam à la mosquée Al-Souna sur le boulevard national de Marseille, il a diffusé des idées contraires à la République avant d’être expulsé, comme on peut lire dans le journal régional La Provence.

Samir Allel veut rester confiant et rassure : « La sécurité dans notre pays est à un très haut niveau. Les sermons du vendredi sont écoutés, surveillés. On peut faire confiance aux services de sécurité. Il faut aller plus loin que les assises territoriales de l’Islam, il faut parler de laïcité, de la place de l’islam dans la société, etc. Pour que cela change, c’est qu’une question politique. S’il y a la volonté, d’ici un à deux ans des points du rapport pourraient être appliqués ».

Raphaëlle Talbot