Le Caire Confidentiel, polar glacial en marge de la révolution égyptienne

Au milieu des blockbusters et comédies familiales à l’humour outrancier (pour ne pas dire lourdaud), on voit poindre un film lumineux d’intelligence et surtout haletant : Le Caire Confidentiel de Tarik Saleh. Une enquête intrigante puisant son inspiration dans le cinéma scandinave, qui plonge dans un Caire gangréné par la corruption à l’aube du Printemps arabe.

le caire

Dijon en juillet, début de soirée pluvieux. Après une bière en terrasse (couverte), vient une envie de cinéma et le besoin de voir un film différent. Problème : la période estivale est rarement féconde en chefs-d’œuvre cinématographiques. Les distributeurs préférant majoritairement des films grand public, qu’on pourra voir en famille pendant les grandes vacances. Il faut également quelques semaines de digestion après le trop-plein boulimique du Festival de Cannes. Pour retrouver l’appétit, il faut donc faire un choix : Ce qui nous lie de Cédric Klapisch ? Déjà vu. Visages, villages le documentaire d’Agnès Varda et JR ? Une seule séance par jour et l’horaire est dépassé. Vient alors la solution Le Caire Confidentiel, Grand Prix du Festival de Sundance. On ira le voir en VOSTFR bien sûr, au cinéma Devosges. Un choix qu’on ne regrettera pas.

Intrigue simple, réalisation habile

Le Caire, janvier 2011. Sur fond de tensions sociales qui mèneront à la révolution, une chanteuse est assassinée dans sa chambre du Hilton. Loin des fastes du monde du spectacle et du luxe de l’hôtel, l’inspecteur Noureddine est chargé de l’enquête, qui s’annonce semée d’embûches. Quand le fait divers crapuleux croise l’Histoire en marche.

Si le scénario est simple, c’est dans la réalisation que Tarik Saleh montre l’étendue de son talent. On comprend rapidement pourquoi le titre original The Nile Hilton Incident  se mue en français en Le Caire Confidentiel, clin d’œil évident au L.A. Confidential de James Ellroy (1997). La trame narrative choisie par Tarik Saleh se rapproche de l’écriture de l’américain, notamment à travers l’évolution du montage. D’abord des séquences brèves et juxtaposées, presque nerveuses traduisant la confusion dans l’esprit de Noureddine Mostafa ; puis des scènes allongées, étirées, à mesure que l’inspecteur démêle les nœuds de l’enquête et voit plus clair dans ce jeu d’échec en apparence insolvable. Nouveau parallèle, James Ellroy adore insérer des personnages et événements réels dans ses intrigues fictives, comme dans le Dalhia Noir ou Underworld (qui s’achève la veille de l’assassinat de JF Kennedy).

Nour Mostafa, inspecteur tourmenté, balloté par les événements

Ce n’est pas l’enquête, plutôt classique, qui rend l’ensemble intéressant mais bien le contexte dans lequel elle prend forme.  La force du film réside aussi et surtout dans son personnage principal, l’enquêteur Noureddine Mostafa incarné par Fares Fares : cynique, taciturne et désabusé, il trimballe sa grande silhouette filiforme à travers la misère des rues cairotes, ne faisant confiance à personne… C’est un  personnage noir, sans émotion ou presque, qu’on croit un temps honnête dans une ville corrompue, avant de se rendre compte qu’il est lui aussi pourri parmi les pourris. Quelques sursauts de conscience professionnelle et de compassion pour des demoiselles en détresse n’y changeront rien. Complexe, tourmenté, il fume un nombre impressionnant de cigarettes tout au long du film, rajoutant sa fumée à la tension et à l’irrespirable brouillard ambiant.

(Photo : Fares Fares // Ajoutée 7 juin 2017 // Copyright Memento Films Distribution)
L’inspecteur Noureddine (Fares Fares) démêle une enquête nouée par la corruption à tous les étages [Copyright Memento Films Distribution – 07.06.17]

Un quotidien gangréné par la corruption  

« La justice ? On n’est pas en Suisse ici ! » L’histoire du meurtre d’une jeune et jolie chanteuse rencontre rapidement les ficelles du pouvoir quand un proche du président Moubarak est lié à l’affaire. Trafics, chantages et rackets sont la norme sociale. Tous les personnages sans exception sont corrompus, et cela ne relève pas d’une perversion mais d’une habitude, d’une obligation pour tout poisson qui veut survivre au milieu des requins. Le degré de corruption ne varie que selon la strate et l’origine sociale. Suédo-égyptien, Tarik Saleh retranscrit parfaitement l’ambiance poisseuse et glaciale des polars scandinaves. Sur une bande-son électro de Krister Linder, la chaleur des voix des chanteuses se heurte à la froideur des rues de la capitale égyptienne, témoins d’exécutions sommaires, glaçantes de trivialité.

Le Caire, nid d’espoir ?

Pour la réalisation du film, il a fallu contourner les règles : les autorités égyptiennes avaient interdit tout tournage sur leur territoire. Ainsi, les images de foule sur la place Tahrir ont été tournées dans les rues blanches et reconnaissables de Casablanca.
T. Saleh rend compte d’une société asphyxiée qui tente de prendre une bouffée d’air frais grâce à une révolution populaire. Six ans plus tard, le constat est désolant, puisque le printemps arabe ne fut qu’une illusion de courte durée. Au Caire comme ailleurs, l’air continue d’être irrespirable. Moubarak a certes été renversé, mais c’est finalement son principal conseiller qui a hérité du pouvoir – retour à la case départ.

Corentin Fraisse