L’envie de s’émanciper

Dans l’ancien couvent Levat, en plein cœur de Marseille, le collectif Juxtapoz pose ses valises pour trois ans. Avec plus d’une vingtaine d’artistes venus de tous horizons, ils imaginent un lieu hors norme où l’art s’émancipe. Une performance totale qui rallie art contemporain et art urbain.

Crédit photo : Maud Van de Wiele

Éclipser le dogme et s’émanciper du cadre, c’est laisser l’interprétation prendre d’assaut la religion. Lorsque l’atelier Juxtapoz, aidé par Gaël Lefeuvre, le commissaire de l’exposition, entreprend d’imaginer le couvent Levat comme nouveau lieu d’expression, ce mot « Émancipation », gravé sur la dalle de ciment à l’entrée de la chapelle, apparaît comme une belle définition du lieu. Il replace dans son contexte la fusion des arts contemporains et urbains pour une rencontre qui sort des cadres. Là même où la congrégation des Victimes du Sacré Cœur de Jésus vivait en autarcie, retranchée dans ses prières et ses silences, plus de vingt d’artistes internationaux dévient le lieu de son histoire, le transforment. Ils taillent à même la pierre, creusent la terre, gravissent les murs et lui définissent une nouvelle identité empruntée à son histoire et aux multiples interprétations. Cette exposition collective naît de deux écoles qui s’entrechoquent et se complètent au cours d’une longue déambulation au cœur du parc d’1,7 hectares. Orné tel un chemin de croix, il guide vers chacune des étapes de création d’une identité aux multiples couleurs. Entre surprise visuelle, digitale et sonore, les sens se décuplent et se questionnent.

Crédit photo : Maud Van de Wiele

Il n’est pas sans douter que la plupart des œuvres tiennent de l’ambiance religieuse qui suinte de chaque recoin. Ici, l’art subversif s’y taille la part du lion. Dans la chapelle, deux œuvres magistrales donnent le ton. Séparée en deux pièces, la chapelle n’est plus que l’antre de la détresse. Dans l’espace anciennement réservé au public lors des messes, un corps pendu assombrit le lieu. Le sang se glace à la vue de cette silhouette humaine à la blancheur cadavérique, fruit du travail de L.E.O et Axel Void. La nef devient caveau avec un mot en guise de trône : « RIEN ». Peint sur le corps nu et décharné d’une Marie tenant en ses mains le vide d’une religion qui n’est que désillusion, c’est la vérité de la mort qui surgit. De l’autre côté de ce mur, nos démons prennent forme. Amir Roti, ancien street artist reconverti dans le travail du marbre et récemment couronné de la mention spéciale du prix des jeunes révélations de l’art par le Palais de Tokyo, donne vie à trois péchés capitaux : l’avarice, la colère et l’envie. Trois visages humains lévitent, surpuissant sur la terre, comme des spectres en prière. Une trinité endiablée qui ne manque pas de questionner l’homme et la religion catholique.

Credit vidéo : Atelier Juxtapoz

Une fois échappé de l’austérité de cette chapelle lugubre, le parc offre un bel éventail d’artistes aux styles bien différents. Alias Ipin a fait le choix de recréer sa propre vision du chemin de croix dans un contexte social tendu. Sur un bâtiment industriel, cachées, des croix dorées dessinent avec du fil barbelé le mot « Welcome ». « J’ai voulu interroger l’accueil des migrants par la religion catholique, explique l’artiste. Les croix sont dorées pour rappeler le luxe dans lequel l’Église vit. Elles m’ont permis de construire ce mot grâce à du barbelé. Sur ces fils qui rappellent la couronne d’épines, des sacs plastiques dépérissent après le passage des migrants. » Un peu plus loin, en poursuivant le chemin balisé de feuilles mortes, en plein verger, une figure féminine surgit de la terre. Dans son œuvre, Joaquin Para, sculpteur environnemental espagnol, déterre l’histoire de ce couvent. Dans un trou creusé par les religieuses, l’artiste y a découvert des vestiges de leurs reliques jetées et brûlées. Une vieille tradition obligeant de se débarrasser d’effets religieux par le feu, à l’abri des regards. Ainsi, c’est d’une tombe fraîchement creusée que Joaquin fait revivre des morceaux de vie. À partir d’un grand tronc de pin mort, essence sur laquelle Jésus aurait été crucifié, une femme carbonisée jaillit de la terre, entourée de roses blanches. Sur son corps, crucifix, draps et statuettes brisées l’entourent comme un linceul. « Il y a deux niveaux, décrit-il, le trou et la femme qui s’élève au-dessus. Dans la religion catholique, on ne dit pas « regarde en haut pour apercevoir Dieu » mais « regarde-le d’en bas. » Depuis le trou, la femme apparaît monumentale, comme Dieu. »

Crédit vidéo : Atelier Juxtapoz

À la fin de l’errance, le grand Bom K., maître du graffiti d’illustration, réalise une bien triste composition de la réalité. Une œuvre d’une grandeur magistrale reflète le refus de la société pour l’amour entre deux femmes. Sur des teintes grisâtres, les amantes s’apprêtent à s’immoler par le feu. Ici, il n’y a pas de réel lien avec le couvent, à part peut-être, cette émancipation dont le monde a besoin.

Maud Van de Wiele