Les data en ville : ces dystopies qui inquiètent

Scénaristes de films ou de séries, écrivains et même éditeurs de jeux vidéos, pour tous, l’utilisation des data dans les villes est une source d’inspiration et de crainte. Alors angoisse justifiée ou dramatisation à outrance ? Focus sur trois récents récits d’anticipation aux intrigues parfois prémonitoires.

Marcus et sa bande de hackers sont bien décidé à protéger les libertés individuelles dans Watch Dogs 2. Ubisoft
Marcus et sa bande de hackers sont bien décidés à protéger les libertés individuelles dans Watch Dogs 2. Ubisoft

Elles sont partout et elles font peur. Sur les écrans, en librairies, les œuvres dystopiques élaborent des sociétés fictionnelles dans lesquelles l’individu ne peut accéder au bonheur.

Aujourd’hui, la ville « intelligente » ou smart city, est la muse privilégiée de ces auteurs. Ultra connectée, elle nous identifie, enregistre constamment nos données et analyse nos habitudes. Dans quel but ? Optimiser nos échanges et garantir notre sécurité.

Une intention louable sur le papier mais les potentielles dérives de cette ville intelligente inquiètent certains auteurs. Ils tentent d’alerter sur un futur envisageable dans lequel la smart city et ses outils connectés contribuent à la violation des libertés individuelles.

  • The Circle : la vie privée est un vol

Le film The Circle, (le Cercle) sorti au cinéma en 2017, est une adaptation du roman de Dave Egger. S’il souffre de la comparaison avec l’incontournable 1984 et son Big Brother de Georges Orwell, l’intrigue de The Circle a le mérite de ré-ouvrir le débat sur l’utilisation des données non seulement dans la ville mais à l’échelle planétaire.

Les secrets sont des mensonges, la vie privée est un vol, partager c’est prendre soin.  » The Circle

Voici la philosophie de The Circle. Quand Mae Holland est embauchée, l’entreprise vient de devenir la plus puissante de la planète grâce à son système TruYou : une sorte de fusion entre Facebook, Google et Paypal. Désormais, tous les services sur Internet sont unifiés.

Dans sa lutte contre les secrets et la vie privée, TruYou décide de balayer l’anonymat. Il est désormais impossible de se cacher sous un faux-pseudo. Chacun doit assumer ses dires et ses actions. Un bon point au premier coup d’œil mais la logique de TruYou pousse la société à effacer le bouton  « supprimer » et par la même occasion le droit à l’oubli.

L’auteur se projette dans un monde où la smart-city a été dépassée. Les nouvelles technologies, les outils connectés, les caméras de surveillances ont été déployées et synchronisées dans le monde entier par les individus eux-mêmes pour garantir leur sécurité et leur droit à l’information.

La surveillance du tous par tous

Dans The Circlela prophétie orwellienne d’un contrôle central (Big Brother) a été dépassée par la surveillance du tous par tous. Il n’est plus question de caméras installées par les seules autorités dans les endroits stratégiques de grandes métropoles françaises comme c’est le cas aujourd’hui à Marseille.

Transparence, civilité et partage sont les pierres angulaires de cette société numérique où le droit à l’information et la sécurité priment sur le droit à la vie privée et l’intimité des individus.

La société décrite dans The Circle est encore loin. Néanmoins, dans un contexte marqué par la multiplication des actes terroristes, les libertés individuelles sont aujourd’hui régulièrement bafouées au nom de la sécurité publique.

  • Black Mirror Nosedive : plais ou crève
Nosedive présente une société obsédée par les évaluations sur les réseaux sociaux.
Nosedive présente une société obsédée par les évaluations sur les réseaux sociaux. Netflix

Et si tous les aspects de votre vie dépendaient de votre note sur les réseaux sociaux ?

Voici la société dans laquelle évolue Lacie. Accès à la première classe dans les avions, aux meilleures voitures de location, aux quartiers les plus prisés ou encore aux prêts bancaires les plus avantageux, plus votre note est élevée et plus vos privilèges seront nombreux. Mais pour cela, il faut plaire aux autres, rester agréable et souriant en toutes circonstances, sous peine de voir sa moyenne dégringoler. Lacie cherche à progresser socialement mais une succession de maladresses l’entraînera vers sa chute.

Créée en 2011 par Charlie Booker, Black Mirror a fait une entrée fracassante dans l’univers des séries. Anxiogène, souvent pessimiste, parfois tintée d’une lueur d’espoir, Black Mirror est surtout déjà culte. Des épisodes indépendants les uns des autres mais un seul thème : l’utilisation des nouvelles technologies et son évolution dans un futur plus ou moins proche.

Et plus d’une fois, la réalité a rattrapé la fiction. Certains outils connectés dévoilés dans la série sont déjà bien réels ou en projet. C’est le cas des systèmes de notation pointés du doigt dans Nosedive (S03E01).

L'utilisateur est évalué sur une échelle de 0 à 360. Credo
Sur Credo, l’utilisateur est évalué sur une échelle de 0 à 360. Credo

Peeple, Lulu, Credo ou encore le Français Note2be, toutes ont déclenché des polémiques. Ces dernières années, les applications de notations se multiplient. Cependant, aucune ne va aussi loin que le système décrit dans Nosedive. C’était sans compter sur la Chine ,qui est en passe de rattraper la fiction.

Un système de crédit social chinois prévu pour 2020

Alors qu’un permis à point existait déjà dans la province Jiangsu, le gouvernement chinois a annoncé en 2014 la mise en place d’un système de  « crédit social » pour 2020. Il permettra de noter ses citoyens dans tout le pays. Afin de définir s’ils sont ou pas dignes de confiance.

Si ce n’est pas le cas, comme dans Nosedive une note trop basse aura des conséquences sur le quotidien des individus. Des « punitions » ont en effet été recensées dans un document officiel. Fini l’accès aux écoles privées, aux meilleurs quartiers ou aux prêts avantageux… Griller un feu rouge, critique du pouvoir sur les réseaux sociaux et même achat de jeux-vidéos, seront autant d’actions susceptibles de faire chuter la moyenne des citoyens.

  • Watch Dogs 2 : prévenir le crime grâce à une surveillance généralisée

Dans Watch Dogs 2, la société Blume a mis en place un logiciel, le CtOS 2.0, chargé d’empêcher les délits avant qu’ils n’aient lieux. Ainsi, les habitants de San Francisco sont surveillés, traqués et leurs libertés menacées par un système de surveillance généralisé. Un scénario qui n’est pas sans rappeler celui du film de Steven Spielberg Minority Report (2002).

L’objectif est toujours le même : atteindre une sécurité optimale. Pour se faire, la société Blume détourne l’utilisation des outils connectés qu’elle vend. Tablettes, robots, jouets, portables deviennent des espions. Ils collectent, à l’insu des acheteurs et au profit de l’entreprise, des données sur leurs habitudes de consommation.

L’ère du numérique signe la fin des libertés individuelles, tous les objets connectés peuvent être piratés » selon Damien Bancal, journaliste spécialiste en cyber-technologie

Hackers, héros inattendus 

Les hackers comme rempart contre le détournement de la technologie et des objets connectés ? Voici le postulat défendu par Thomas Geffroyd, spécialiste de la culture du hacking chez Ubisoft et directeur de contenu de la marque Watch Dogs, lors d’ un entretien pour lesnumeriques.com.

Elliot dans Mr Robot, comme Marcus et sa troupe, se battent grâce à leurs aptitudes en informatique pour aider la population. KnowYourMeme
Elliot dans Mr Robot, comme Marcus et sa troupe, se battent grâce à leurs aptitudes en informatique pour aider la population. KnowYourMeme

Selon lui, nos structures étatiques et gouvernementales sont larguées par les avancées technologiques. De fait, elles sont incapables de prévenir les potentielles dérives de l’utilisation des datas dans le milieu urbain. « Il est temps que l’on fasse la paix avec les hackers, qu’on les écoute, qu’on aille les rencontrer. On fait souvent la différence entre les « Black Hat » et les « White Hat », mais je ne suis pas d’accord : il y a des truands et il y a des hackers. Par contre, il faut rester humble face à cette communauté : ça fait trente ans qu’on leur tape dessus donc ils sont un peu frileux quand on vient leur parler. Mais il y a un travail d’éducation à faire et c’est vraiment la communauté hacker qui est le plus à même de le faire. »

En tout cas, après la NASA, le Pentagone, un certain nombre d’entreprises, l’armée française a elle aussi décidé de recruter des hackers.

Dans le combat pour la préservation des libertés individuelles, les hackers deviendront peut-être les héros de demain…

Justine Saint-Sevin