L’habitat coopératif, une niche de solidarité

Coopérer pour son domicile, c’est la réponse de plusieurs citoyens pour lutter contre des inégalités. Les coopératives d’habitants claquent la porte au nez de la spéculation immobilière tout en s’engageant au cœur d’actions sociales.

*Cet article a été écrit entre octobre 2017 et avril 2018.

La poignée s’abaisse puis la porte s’ouvre sur un sourire et des yeux clairs pétillants. Elisabeth Belvisi s’écarte et laisse voir un long corridor. Au bout : son appartement vaste et lumineux. Cuisine et salle de bain équipées et modernes. Ce n’est pourtant pas uniquement le domicile de la kinésithérapeute à la retraite. Ce logement fait partie d’une habitation mutualisée. Ici, à Lorgues dans le Haut-Var, cette ancienne usine où l’on fabriquait les tomettes a mué. Le propriétaire, Louis Feminier, ne pouvait pas la garder. Il a donc décidé d’en faire un lieu de réponse face à l’inégalité dans l’accession au logement. C’est devenu une coopérative d’habitant : la « Maison Oasis ». « La vocation des deux fondateurs Louis et Françoise Feminier est de porter un projet intergénérationnel. Pour pas qu’on soit qu’entre vieux ! », confie la septuagénaire. Mais pas seulement, puisque la Maison Oasis est également un espace fertile pour de nombreux projets associatifs et sociaux.

Aujourd’hui, un dromadaire (du moins, une sculpture) accueille visiteurs et habitants. Surveillant le parking, il tourne le dos à la bâtisse large et solide, désormais capable d’héberger sept ménages. Le bleu éclatant des volets fraîchement repeints détonne avec le vieux crépi des murs. A l’intérieur, Elisabeth Belvisi fait chauffer de l’eau dans sa cuisine ouverte sur un vaste salon et désigne les trois autres pièces aux murs immaculés. Les espaces sont même pensés afin de pouvoir y circuler en fauteuil roulant. Lorsqu’on lui demande si elle aurait pu s’offrir un appartement de cette taille, ses yeux s’arrondissent : « Oh non, bien sûr que non ! », s’exclame la retraitée active, sourire narquois en coin.

Un habitat anti-spéculatif

Devenir propriétaire. Comme la majorité des français, Elisabeth Belvisi l’estime indispensable. Mais dans un contexte de crise immobilière, tous ne pourront pas décrocher le sésame. Le parc social aussi sature : en France, deux millions de demandes de logement HLM n’étaient toujours pas satisfaites à la fin de l’année 2016. Les coopératives d’habitants se développent pour apporter une nouvelle solution. « Je pense que c’est nécessaire de montrer que le logement peut être abordable, surtout avec une telle flambée dans les prix », explique Pete Kirkham, coprésident d’Habicoop, seule fédération française des coopératives d’habitants. Depuis 2015, cet organisme a encadré une quarantaine de projets. Quatre sont déjà construits et habités (voir leur cartographie). « L’idée part à chaque fois de personnes qui créent une société coopérative », poursuit le coprésident. C’est la structure qui sera la propriétaire du logement. Les habitants, eux, sont détenteurs de parts sociales. Mais participer à une telle expérience relève également d’un engagement « personnel et militant », insiste l’expert à l’accent anglais. « Se dire que le logement n’est pas juste un toit mais un bien que l’on va pouvoir revendre plus cher est une idée très ancrée aujourd’hui. »

L’aspect anti-spéculatif, c’est aussi ce qui a convaincu Marie Rodière, future habitante d’un projet coopératif nommé La Pétrolette, à Ivry-sur-Seine : « La caractéristique m’ayant le plus attiré dans ce projet ? Le modèle sans accès à la propriété et la non-spéculation. On revient au logement pour l’usage. » Coopérer permet en effet de verrouiller la spéculation immobilière puisque chaque habitant possède une part de la société coopérative. Ainsi, « si vous êtes dans une coopérative et qu’elle vient à être dissoute, la plus-value au moment de la vente revient à la coopérative. Ce qui veut dire qu’elle ne peut pas être distribuée entre les membres », élague Pete Kirkham.

Revaloriser la notion de voisins

Militantisme anti-spéculatif, mais pas uniquement. Le point commun entre tous les coopérateurs : une démarche sociale, après avoir subi une inégalité dans l’accession à la propriété. A la Pétrolette, la majorité des ménages étaient locataires en HLM. Elisabeth Belvisi, elle aussi, a toujours habité dans un logement social. Avant tout, vivre dans une coopérative, c’est changer son rapport aux autres. Et ça commence dès la mise en place du projet. En cette douce soirée de juin, quatre des seize futurs ménages de La Pétrolette à Ivry-sur-Seine sont réunis chez Agnès Fellous, l’une des doyennes du projet. Leur lieu de vie, qui devrait voir le jour d’ici trois à quatre ans, prendra la forme d’un ensemble en L. Un immeuble de sept étages sera relié à un autre de trois niveaux. « L’âge venant, c’est important pour moi d’avoir un voisinage bienveillant. Une des coopératrices, Rebecca, élève seule son enfant. Elle a donc besoin de solidarité », confie Agnès Fellous. Proposant des gâteaux encore chauds, elle avoue espérer beaucoup de ce nouveau rapport entre voisins basé sur l’entraide. « Partout où j’ai vécu, c’est ce qui m’a manqué« , souffle la retraitée en roulant sa cigarette. La petite dame raconte à ses convives qu’il y a quelques années, elle est restée bloquée dans l’ascenseur sans recevoir d’aide de la part de sa voisine, qui lui est passée devant tout en se plaignant de devoir grimper les escaliers…

Avec le retour des fêtes de quartier, la notion de voisinage prend de l’ampleur. « Depuis trois ans nous participons à ces rassemblements et nous continueront », affirme Emilie Fleury en surveillant son fils de trois ans, Titouan. La jeune femme est à l’origine de La Pétrolette. Leur association éponyme est engagée depuis plus de trois années à Ivry-sur-Seine. « Il faut œuvrer pour garder le lien avec les riverains et ouvrir le quartier pour rayonner à plusieurs », s’enthousiasme la jeune mère.

« Mutualisation »

A plusieurs centaines de kilomètres de là, dans le sud de la France à Lorgues, Elisabeth Belvisi est assise à la table de son salon baigné dans une lumière tamisée par l’orage galopant. Cette femme de 70 ans aux yeux clairs jette un coup d’œil sur l’extérieur et désigne une partie annexe : « Maintenant que les appartements sont finis, on a les parties communes à faire. On voudrait à cet endroit une grande salle pour accueillir les associations et les différentes activités. » Lesquelles ? Des ateliers d’écriture, de couture ou encore un ciné-club. La Maison Oasis se veut un espace de respiration pour les associations qui luttent contre l’exclusion, mais aussi pour découvrir diverses pratiques culturelles. « Chaque groupe imagine et décide de la fonction de ces lieux de vie : salle de réunion, jardin, buanderie… », souligne le coprésident d’Habicoop, Pete Kirkham. Dans chaque habitat coopératif, les pièces ouvertes à tous sont un fil rouge au même titre que l’implication associative.

Mixité sociale, intergénérationnelle et engagement contre les inégalités : les coopérateurs souhaitent simplement partager. Et cela commence entre eux. Sur le parvis de la Maison Oasis, un parking étroit semble difficilement pouvoir accueillir autant de voitures que d’habitants. Étonnant ? Autopartage, répondent les Oasiens. Dans cette grande bâtisse, les résidents ont aussi en commun les congélateurs ou encore les machines à laver. « La mutualisation des biens permet en même temps d’être écoresponsable », déclare Elisabeth Belvisi dans un sourire. La retraitée raconte que, comme la plupart des coopératives d’habitants, ils souhaitent créer un jardin partagé. Pour eux, ce sera en permaculture. « L’an dernier ça a été un fiasco, poursuit-elle dans un éclat de rire. On va essayer de repartir sur de bonnes bases ! »

Mathilde Ruchou