A la fin des études musicales, le diplôme de la précarité

A la fin des études musicales, le diplôme de la précarité

A la fin des études musicales, le diplôme de la précarité

Le DEM, diplôme d’études musicales, est le plus haut certificat délivré par les conservatoires français, à l’exception des établissements nationaux de Paris et de Lyon. Les musiciens en année de DEM ont entre vingt et trente ans, mais ne sont ni étudiants, ni en formation professionnelle : ils ne bénéficient d’aucun statut. Pour les jeunes jazzmen, le diplôme n’est qu’un avant-goût d’une carrière précaire. 

Musique de Nicolas Fernandes, trompettiste en DEM au conservatoire à rayonnement régional de Tours. Arrangement du morceau « Chocolate Shake » de Duke Ellington.
Des musiciens en DEM en répétition, au conservatoire de Tours. // Crédit : M.B

L e jeune musicien de jazz représenté par l’imaginaire collectif est un homme réfractaire, presque asocial, qui dédie ses nuits et sa sueur à des concerts enflammés. Cette image ne correspond à aucune réalité. Depuis l’institutionnalisation du jazz et selon les conservatoires contactés, le jeune jazzman vient souvent d’une famille de classe moyenne, étudie la musique dans une école huppée, même s’il existe des autodidactes. Il connaît pourtant une situation de précarité. 

« J’ai trente ans, sept ans de formation en musique, et bac + 0 », explique Marc*, musicien en DEM, inscrit à Pôle emploi comme chômeur. « Quand je cherchais un logement l’été dernier, je ne pouvais pas dire que j’étais au RSA parce que c’est mal vu auprès des bailleurs. Je disais que j’étais étudiant, mais quand j’ai demandé une sorte de certificat de scolarité au conservatoire, il n’était pas valide auprès des agences, puisque je n’ai pas le statut d’étudiant. Une agence a fini par s’en satisfaire. A côté de ça, la CAF est suffisamment mal informée pour jouer sur l’ambiguïté de notre situation et cela peut nous coûter cher ».

Pas d’équivalences universitaires, de statut d’étudiant, ni aucune aide associée, car le DEM n’est pas reconnu par le ministère de l’Enseignement supérieur. Ni logement à bas coût, ni sécurité sociale, ni tarifs réduits, car c’est du ministère de la Culture que dépendent les jeunes musiciens du conservatoire. La dernière année d’études musicales n’est pas non plus une formation professionnelle, quand, pour les jeunes jazzmen, le temps de pratique est bien supérieur à celui des cours théoriques.

L’absence de statut pousse à l’illégalité

Un lycéen qui chercherait son orientation trouverait des réponses semblables à celle-ci : « Le DEM est un diplôme initial. Les conservatoires ne sont pas là pour former des professionnels ». Christiane Louis, responsable du service d’orientation à la Philharmonie de Paris, ne fait pas la distinction entre jazz et classique. Pour cause, il n’existe pas de données nationales sur l’insertion professionnelle des musiciens de conservatoire. Le DEM est bien un diplôme initial. Mais selon une majorité d’établissements contactés, les musiciens de classique, plus jeunes, décident très souvent d’obtenir des diplômes plus élevés, reconnus par le ministère de l’Enseignement supérieur. 

La majorité des musiciens de jazz se lancent directement dans le milieu professionnel. « Nous avons nos premières expériences pros en DEM », indique Marc. Les élèves sont évalués sur un concert de trente minutes en fin d’année, composé de morceaux qu’ils ont écrits entièrement. Selon Didier Salé, directeur d’une école de jazz privée en partenariat avec le conservatoire de Tours, « la plupart du temps en jazz, les musiciens sont plus âgés et cherchent à entrer plus vite dans le métier ».

Graphique réalisé avec Google Sheets, à partir de données transmises par l’école Jazz à Tours. Résultats obtenus selon 378 musiciens sondés. * Le MIMA est un diplôme précédant le DEM. Le Diplôme d’État et le Certificat d’aptitude peuvent être obtenus plus tard.

Face à cette absence de reconnaissance et de prise en charge par l’État, chaque instrumentiste s’arrange comme il peut. Nicolas, vingt-deux ans, déclare un statut de chômeur à Pôle emploi « et à la CAF pour toucher plus d’APL ». Mathieu, un an de plus, a choisi le salariat. « C’est une galère parce que nous n’avons aucun soutien. Cela fait quatre ans que je donne des cours dans une association à trente kilomètres de chez moi, et mes frais sont supérieurs à ce que je gagne à l’année. A la fin du mois, j’ai que dalle ». Pourquoi continuer à travailler ? « Je bosse parce que j’ai droit aux APL, à la prime d’activité, à une sécurité sociale, une mutuelle, la CMU, etc… », répond-il, avouant un choix contraint.

L’absence de statut pousse certains à préférer une situation d’illégalité. Thomas a été intermittent du spectacle pendant son DEM : « Je n’ai pas dit au Conservatoire et à Pôle emploi que j’étais en formation. Pôle emploi peut me demander de rembourser une année d’intermittence ». Un autre s’est retrouvé piégé par l’ambiguïté de la formation. « Quand j’ai tenté de déclarer un statut étudiant à la CAF, statut qui est a priori inexistant, j’ai vu mes APL diminuer de moitié », confie Alexandre en riant, désabusé. Tous affirment vivre dans la précarité.

Les conservatoires peu préoccupés par la question 

Seule aide proposée aux musiciens : une bourse, en nombre limité. Les premiers arrivés sont les premiers servis. Outre la compétition que cela engendre, Marie, mère du plus jeune élève de sa promotion, déplore la mauvaise communication du conservatoire. « L’an dernier, j’ai demandé si nous pouvions bénéficier d’une bourse. C’était possible, mais nous avions dépassé la date butoir. Évidemment, le conservatoire n’avait délivré aucune information officielle pour que nous puissions entreprendre les démarches… », déclare-t-elle, en colère. 

Les conservatoires et écoles de jazz en partenariat sont muets sur la question du statut, ou ne semblent pas vouloir en faire une priorité. A Jazz à Tours, l’école dirigée par Didier Salé, les explications sont vagues : « Nous nous sommes posé la question, affirme le directeur. Une de nos collègues a lu les textes, interrogé la ville, nous avons cherché à comprendre tout ça, sans trouver de solution ». Il hésite, et ajoute : « ce n’est pas que je veux me dédouaner de cette responsabilité, mais nous sommes une école privée en partenariat avec le conservatoire, il a un rôle à jouer dedans ». L’établissement visé n’a pas souhaité répondre à ce sujet. 

Seuls le Conservatoire national supérieur de musique de Paris (CNSM), les pôles supérieurs et les Centres de formation professionnelle de la musique (CFPM) délivrent des diplômes de jazz reconnus par le ministère de l’Enseignement supérieur. Les musiciens peuvent par exemple passer un Diplôme national supérieur professionnel de musicien (DNSPM), niveau bac + 3. Un niveau licence très difficile à obtenir, qui arrive souvent après plus de trois années d’études. 

La France, figure d’exception européenne

« J’ai choisi de faire un DEM pour le contenu de la formation, pour apprendre et rencontrer des gens. Pas pour le diplôme, parce qu’officiellement il n’a pas une grande valeur », témoigne Marc. Mathieu le coupe et ajoute que « le DEM donne droit une reconnaissance dans le milieu ». Ce sont ce que les jeunes jazzmen peuvent faire valoir en France.

A l’étranger, le diplôme n’offre pas de légitimité pour étudier ou travailler. A une époque où la mobilité internationale est récurrente et devient presque nécessaire, l’absence de reconnaissance des diplômés est un fardeau de plus dans leur carrière. DEM de piano en poche, Emma tente le concours d’entrée au conservatoire d’Amsterdam dans quelques semaines. « Au lieu d’intégrer le master, je dois passer par le ‘’bachelor’’, niveau licence », regrette-t-elle. « Quand j’ai envoyé un mail pour présenter ma candidature, j’ai donné le papier qui atteste que j’étudie au conservatoire. A Amsterdam ils ne savaient pas ce que c’était, j’avais un peu honte… »

La France fait figure d’exception quant à la reconnaissance des études musicales, qu’elle ne valorise pas. C’est aussi le seul pays à proposer l’intermittence du spectacle, une protection du métier de musicien. Ce paradoxe est unique en Europe.

Les Pays-bas offrent un confort d’études, qui attire Emma. « Il y a un parcours universitaire musical beaucoup moins théorique que la filière « musicologie » en France. On apprend à être musicien. Le conservatoire joue un rôle de producteur, il aide à trouver des concerts ». Des bourses sont proposées aux étudiants, et l’encadrement est de qualité. Mais les conditions idéales ont un prix : deux-mille euros, pour une année d’études. Deux cent dix kilomètres à l’ouest, Matthieu pratique le trombone au Conservatoire royal de Bruxelles. « J’étudiais en France, je suis maintenant ma troisième année de Bachelor, l’équivalent du niveau licence », déclare-t-il satisfait. La Belgique intègre les études de pratique musicale au système universitaire. A l’instar d’Amsterdam, « les étudiants peuvent obtenir des bourses en fonction de leurs revenus », ajoute l’expatrié.

Si les musiciens de classique bénéficient de la reconnaissance des diplômes obtenus après le DEM, la musique qu’ils pratiquent jouit également d’un prestige. Dans un article publié par la revue Genèses en 1999, le sociologue du jazz Philippe Coulangeaon l’expliquait : « À la différence des carrières d’interprète de la musique classique, dominées depuis le XVIIème siècle par un impératif de précocité, le monde du jazz offre en effet la possibilité de carrières relativement tardives. » L’institutionnalisation du jazz en France a eu lieu trois siècles après celle de la musique classique, ce qui lui confère un traitement différent.

Le musicien de jazz n’est plus marginal, si ce n’est dans sa philosophie. Il y a, dans la politique française de la professionnalisation de la musique, une forme d’exclusion des jeunes musiciens de jazz. C’est une mise à l’écart d’une partie de la jeunesse, qui ne fait que choisir de vivre de sa passion. 

* Les prénoms des musiciens en DEM ont été changés.