Cohabiter avec le Parc national des Calanques

par Sébastie Mastrandreas et Mathilde Vinceneux

Cohabiter avec le Parc national des Calanques

Cohabiter avec le Parc national des Calanques

Sébastie Mastrandreas et Mathilde Vinceneux
15 décembre 2017

Au détour des massifs baignés par la Méditerranée, des villages centenaires, où le temps semble figé, s’enclavent dans les Calanques. Isolés de la ville, leurs habitants ont perpétué des traditions et des valeurs qui leurs sont propres pour vivre avec la nature. La création du Parc national des Calanques, visant à protéger ce site extrêmement fragile, a attiré de très nombreux visiteurs qui prennent d’assaut les villages en été. Une cohabitation parfois difficile. 

Un air de bout du monde

Au point final géographique de Marseille, là où la mer touche les collines, perdurent des « quartiers-villages », ces regroupements de cabanons nichés au creux des calanques. Autrefois refuges pour les pêcheurs marseillais, ils sont devenus des trésors bien gardés par les familles et des locations prisées des touristes.

Parmi ces petits paradis marseillais, il y a Les Goudes, un quartier du 8ème arrondissement, aux portes des calanques. Plus loin, le long des côtes, la calanque de Sormiou, rattachée au 9ème arrondissement de la ville, est la plus visitée par les Marseillais. Dans le même arrondissement, au quartier des Baumettes, la calanque de Morgiou abrite, encore, un petit port.

Parc national des Calanques : une attraction en mal d'infrastructures

Depuis la création du Parc national des Calanques en 2012, des millions de visiteurs viennent profiter chaque année de ces lieux uniques, et font étape dans ces petits villages figés dans le temps. Mais les infrastructures urbaines manquent cruellement à l’accueil des touristes. 

Après Pointe Rouge, une route sinueuse mène au village des Goudes, et c’est une impasse qui arrive jusqu’à Callelongue. Pour accéder à Marseilleveyre, c’est sur ses pieds qu’il faut compter. Dans ces villages, les aloès, les figuiers de barbarie et les plantes grasses ont largement pris le dessus sur les attributs de la ville. Pourtant nous sommes bien dans le 8ème arrondissement de Marseille, deuxième ville de France.

« Ici, tout le monde se connaît, explique Guy Barotto, habitant de Callelongue et président du Comité d’Intérêt de Quartier (CIQ). On se sent bien plus callelonguais que marseillais » affirme-t-il non sans fierté. Ce policier retraité s’est installé dans les Calanques en 1970. Tous les jours, il allait travailler « à la ville ». « Je suis arrivé juste après l’installation de l’électricité, l’eau courante est apparue ensuite, avant les systèmes d’assainissement. » Gamin, il passait ses étés dans le cabanon familial et déjà, il était témoin de la solidarité entre les habitants de ces villages. « Que ce soit pour les transports, pour l’acheminement de la nourriture -il n’y a pas d’alimentation dans les Calanques, il faut s’approvisionner en ville- ou encore pour porter de l’eau, l’aide est inter-générationnelle et est restée intacte depuis toujours dans tous les villages des Calanques. »

La Calanque Longue a pris le nom de Callelongue. Dans les années 1060, il n'y avait ni eau ni électricité.
La Calanque Longue a pris le nom de Callelongue. Dans les années 1060, il n’y avait ni eau ni électricité.

Depuis la création du Parc, un manque persistant d’infrastructures 

Ces lieux de vie hors du temps accueillent des irréductibles qui y vivent toute l’année, coupés de la cité phocéenne, ou presque. En été ce sont des cars bondés, des centaines de voitures et des navettes touristiques qui déversent un flot de visiteurs. Quelque deux millions chaque année. Depuis la création du Parc national des Calanques en 2012, leur nombre ne fait qu’augmenter.

Les touristes font leurs besoins où ils peuvent

« Le problème c’est le manque d’infrastructures, déplore Guy Barotto. En été on peut mettre trois heures en voiture pour accéder au village, tant il y a de bouchons ! » Sans aucun parking, les voitures se garent dans les virages à l’entrée de la Calanque de Callelongue, et les autocars se mettent où ils peuvent. « C’est dangereux si les pompiers ont besoin d’accéder à la route », souligne le président du CIQ. Autre problème majeur : les toilettes publiques et les points d’eau, inexistants dans tous les villages des Calanques. « Les touristes font leurs besoins où ils peuvent, derrière les cabanons, ça crée des conflits avec les habitants », explique Guy Barotto. C’est le même souci pour les poubelles, à l’entrée de Callelongue. « On a des containers dégueulasses à l’entrée du village, ça fait des années qu’on demande à ce qu’ils soient enterrés, mais rien n’est fait, alors qu’on manque de volume pour contenir tous les déchets. »

tweet poubelles calanques

Les nuits d’été, les massifs sont aussi investis par des groupes qui organisent des barbecues ou des rave party. « On ne peut rien faire contre leur présence qui peut être dangereuse pour les feux, les gardiens du parc ne sont pas assez nombreux et ne travaillent pas la nuit, faute de moyens », dépeint Guy Barotto.

Depuis la création du Parc, les habitants de Callelongue, Morgiou, Somiou et des autres villages ont appris à composer avec les règles environnementales. « On a des chartes de bonnes conduite, sur terre comme sur la mer, énumère le policier retraité. On respectait notre environnement bien avant cela, on s’auto-réglementait, alors ça ne change pas tellement nos habitudes. »

Guy Barotto le reconnaît, la création du Parc était nécessaire pour protéger son écosystème fragile. Il salue les politiques mises en place pour réparer les dommages causés par la pollution, comme l’immersion de récifs artificiels dans la Calanque de Cortiou. « Au moins ils font quelque chose avec les moyens qu’ils ont » explique-t-il en précisant que le budget alloué au Parc a été en partie tronqué entre 2016 et 2017.

« On veut tous la préservation de cet espace exceptionnel, il faudrait des infrastructures pour accueillir les visiteurs dans de bonnes conditions, et à terme réguler la fréquentation des véhicules », espère avec optimisme le Callelonguais.

Les derniers pêcheurs des Goudes

On arrive aux Goudes, dans le 8ème arrondissement de Marseille, comme dans un village. On cherche son chemin sur l’unique rue principale, sous les yeux d’habitués, interloqués par votre allure d’inconnue. On vous lance alors un « Vous cherchez Gilles ? Gilles le pêcheur ? ». Les nouvelles vont vite. Gilles est un des derniers pêcheurs du quartier. Casquette vissée sur ses boucles grisonnantes, clope au bec et café serré, il s’exprime avec un franc-parler jovial. Depuis dix ans, il prend la mer chaque jour sur le bateau de son cousin pour fournir en poisson deux restaurants des Goudes, ce petit bout de paradis marseillais, très prisé des touristes.

Nous ne sommes plus que sept pêcheurs aux Goudes…

Un « petit métier » comme il l’appelle, dont il a fait l’expérience dès l’âge de 15 ans. « C’était dur. À l’époque on partait à deux heures du matin pour rentrer à quatorze heures. Ce n’était pas une vie, je ne voyais pas mes potes… Les gonzesses ? Je ne savais même pas à quoi ça ressemblait », sourit-il. Conscient de la difficulté du métier, Gilles a travaillé pendant longtemps dans la peinture. C’est une séparation qui le repoussera vers la mer, des années plus tard. Aujourd’hui, à 45 ans, Gilles compte ses homologues sur les doigts de ses mains, « nous ne sommes plus que sept pêcheurs aux Goudes », souffle-t-il. Un chiffre dérisoire pour un quartier présenté comme « un village traditionnel de pêcheurs » dans les dépliants touristiques.

Gilles le sait d’ailleurs, dans vingt ans, son métier aura disparu. « Des jeunes qui vont continuer, je pense qu’il n’y en aura pas… sauf les fatigués de la tête ! » s’exclame-t-il. Le travail est matinal, explique le pêcheur : « On sort en mer entre trois et quatre heures du matin, on tire le filet lorsqu’il fait encore nuit pour le ramasser juste après le lever du jour ». L’exercice est de plus en plus compliqué : « On est dépendant de la météo et des courants qui peuvent envoyer des pierres, des algues et du plastique dans nos filets. On ne peut travailler qu’environ 240 jours par an. On a de moins en moins de poissons et puis il y a la houle, il faut la supporter » confie-t-il, en se balançant d’une jambe sur l’autre.

En 2012, une autre contrainte est venue s’ajouter au quotidien du pêcheur : l’ouverture du Parc national des Calanques, premier parc périurbain à la fois terrestre et maritime d’Europe. En l’évoquant, Gilles souffle et lève les yeux au ciel. Le Parc englobe un cœur marin de 435 km² où le chalutage est interdit et 10 % du secteur est classé en « ZNP » (Zone de non prélèvements). « Maintenant on ne peut plus rien faire… Si tu veux ramasser deux trois oursins quand tu es entre amis sur ton bateau, tu vas en prison ! » résume Gilles. Il souligne le paradoxe d’un parc naturel restreignant les pêcheurs et les locaux au nom de la protection de l’environnement tout en abritant l’évacuation des égouts de Marseille dans la Calanque de Cortiou en plus d’une importante pollution aux boues rouges en provenance de l’usine Alteo à Gardanne. « Ils font tout à l’envers, et ça, parce qu’ils ont besoin d’argent », regrette Gilles.

Depuis la création du Parc, poumon vert de la ville de Marseille, les Calanques sont devenues une attraction touristique, avec 1,5 à 2 millions de visiteurs par an. La hausse de la fréquentation paralyse la route des Goudes tout l’été et donne à Gilles le sentiment de faire partie du folklore. « À Paris, ils ont Disneyland, nous on a ce Parc… Les pêcheurs, c’est comme Pluto ou Mickey pour les touristes. Bientôt, ils nous lanceront des cacahuètes », ironise-t-il. La bonne solution pour cohabiter avec ce Parc, Gilles ne la connaît pas. Il partage la volonté de protéger les Calanques mais pas avec « ces gens qui n’y connaissent rien. De toute façon, ils ne veulent plus de pêcheurs », résume-t-il. Il faut dire que ces derniers se font rares. « Avant, ils s’étaient installés dans les Calanques, où personne ne voulait aller, pour pouvoir pêcher à l’abri en cas de mistral. Ils alternaient avec Mazargues, où ils étaient protégés du vent d’Est, raconte Gilles, aujourd’hui, les cabanons sont mis en location, ça permet de mieux finir ses fins de mois ». À Mazargues où il est né, un quartier limitrophe aux Goudes, il se souvient du temps où la berge accueillait un pont et des embarcations, avant que la ville ne repousse la mer avec du béton, pour créer des plages d’herbe. Témoin de son époque, Gilles se résout à voir disparaître les ports de pêcheurs, au profit des activités de plaisance.