Eric Lefeuvre raconte : « Je n’ai jamais été censuré »

par Emma Alonso

Eric Lefeuvre raconte : « Je n’ai jamais été censuré »

Eric Lefeuvre raconte : « Je n’ai jamais été censuré »

Emma Alonso
Photos : © Eri© Lefeuvre / All rights Reserved
31 janvier 2020

Muni de son appareil photo, Eric Lefeuvre a façonné l’image de Jacques Chirac trente années durant. Soixante clichés emblématiques de cette période sont aujourd’hui exposés à Perpignan, dans une exposition intitulée « Un président citoyen du monde », et ce jusqu’au 1er mars. Fort de son expérience, ce passionné nous dévoile les rouages du métier de photojournaliste et photographe attitré d’un Président de la République. Rencontre

Eric Lefeuvre et Jacques Chirac dans ses bureaux de la rue de Lille à Paris, le 11 octobre 2010

.

.

Votre père vous a transmis le goût pour la photographie mais pouvez-vous nous dire comment apprend-t-on à devenir un véritable photojournaliste ?

Très tôt, c’est un ancien de Paris Match qui m’a fait découvrir le photojournalisme. Il faisait surtout de la politique. Il parcourait le monde entier, c’était fascinant. J’ai donc commencé à piger pour l’AFP à Paris. A l’époque, les pigistes étaient toujours au laboratoire et c’est quand le staff n’était pas là que nous venions piger. Nous étions formés directement sur le terrain. Le but, c’est de capter l’instant, les réactions… C’est différent des photographes traditionnels comme mon père qui, eux, jouent beaucoup sur la lumière. Chez les photojournalistes, il faut surtout avoir l’oeil.

.

Vous avez couvert le showbizz, le sport, la politique, la photo institutionnelle… Dans quel domaine vous êtes-vous le plus épanoui ?

A vrai dire, tout est différent. J’ai beaucoup aimé couvrir le sport pour une bonne raison : tous les photographes étaient réunis autour d’un même terrain. Tout le monde était à égalité, il n’y avait pas de passe-droit. Les sujets magazines sont également très intéressants à couvrir. Pour tout vous dire, ce que j’aime, c’est aller à la rencontre de gens que l’on a pas l’habitude de fréquenter. Par exemple j’ai rencontré le professeur de médecine Christian Cabrol. J’ai eu l’occasion de voir ce célèbre chirurgien avec un coeur humains dans la main. Ce genre de moments, c’est ce qui fait toute la richesse du métier. Pour le reste, je suis évidemment fier d’avoir pu suivre la carrière politique de Jacques Chirac pendant toutes ces années. D’ailleurs, je conserve de cette partie de ma carrière un souvenir très fort : le moment où le nouveau chef d’Etat a remonté les Champs-Elysées pour la cérémonie du 8 mai, le lendemain de son élection. Je me tenais juste derrière lui.

8 mai 1995, le cortège présidentiel de Jacques Chirac remonte l’Avenue des Champs-Elysées

.

.

Justement, lorsque vous étiez le photographe attitré de Jacques Chirac, avez-vous déjà eu le sentiment d’être censuré ?

A aucun moment. J’ai édité deux livres avec près de 400 photos et je n’ai jamais été censuré. J’ai travaillé au plus proche de la présidence de la République et à aucun moment Claude Chirac ne m’a donné d’instructions. La preuve, quand on est arrivé avec le premier bouquin, elle a vu toutes les images et elle a lancé : « Et dire que j’ai passé toute ma vie à essayer de cacher ça » (rires). J’étais là en tant que simple témoin. Jamais personne ne m’a dit quelle photo je devais prendre. Quand j’ai commencé, j’étais très jeune, j’ai pris les photos naïvement. Je n’ai pas une réelle culture politique, je n’ai jamais été encarté RPR, je ne suis pas corrézien… Au début de notre collaboration, ce que Claude m’a dit, c’est simplement : « Eric, vos photos compteront dans 20-25 ans ». Et elle avait raison.

.

« Et dire que j’ai passé toute ma vie à essayer de cacher ça », Claude Chirac

.

Est-ce différent de couvrir Jacques Chirac à la tête de la mairie de Paris et Jacques Chirac à la tête de la République ?

Au début, nous avons eu un petit peu de mal à l’appeler « Monsieur le Président » (rires)… Maintenant, son ascension politique n’a pas changé grand chose. En tout cas, son attitude à lui n’a pas changé. Ce qui était différent, c’était les comportements à adopter. Par exemple nous ne pouvions pas nous permettre de monter en pression contre les autorités qui nous accueillaient dans les pays étrangers. Moi j’ai tendance à m’emporter donc il fallait que je sois dans la retenue… Mais c’est tout ce que ça a changé.

.

Quelle relation lie le photographe avec l’homme politique ?

J’ai commencé très jeune donc nous avions une relation assez paternaliste. Il me tapait dans le dos. Après il y a eu un côté un peu plus institutionnel dans la mesure où il est devenu Président de la République. Et puis à la fin, quand il ne remplissait plus ses fonctions, c’était redevenu quelqu’un avec qui je pouvais parler de tout et de rien. Il était beaucoup plus accessible même s’il commençait à être diminué… Après je dois avouer que je n’ai jamais discuté profondément de politique avec Jacques Chirac. En faite, vous savez, ce sont des personnes qui ont des cases. Pour schématiser, tout ce qui était photo, c’était moi.

.

D’après vous, est-ce identique d’être photographe attitré pour Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande ou Emmanuel Macron ?

Le photographe qui a eu un parcours similaire au mien, c’est Stephane Ruet. Il a suivi François Hollande en campagne puis il s’est embarqué dans la présidence de la République. Néanmoins, il a plutôt eu un rôle de conseiller en image et non de témoin photographique… Après ce que je peux vous dire c’est que le premier éditeur d’Emmanuel Macron s’appuie sur les photos de Jacques Lowe avec Kennedy. Le problème quand vous arrivez à ce jeu-là, c’est que la photographie n’est pas là pour servir le Président. Elle appuie un programme, un discours… Ce n’est que de la communication. La preuve : aujourd’hui tout est contrôlé. Nous, à notre époque, c’était post-Mitterrand donc la parole présidentielle devait être hyper rare, mais à côté de ça, il n’y avait aucun contrôle. Mes mentors à moi, c’était Pete Souza et Eric Draper. Il s’agit des photographes des anciens Présidents américains, ce sont eux qui ont instauré l’idée des photographes embarqués. Le but étant de toujours de témoigner. Donc on est passé de cette belle époque à un truc ultra-contrôlé.

.

Aujourd’hui photographe indépendant, comment vit-on de sa passion ?

On a du mal… On a beaucoup de mal. Depuis plusieurs années, on observe une ubérisation de notre profession : avec l’ère du numérique, tout le monde s’improvise photographe. Seulement, le boîtier ne fait pas la photo et le numérique ne fait pas l’image. Résultat : des agences de communication disent aux clients ‘Vous n’avez pas d’autres photos ?’. Souvent, le travail n’est pas satisfaisant. Ce qui rend le métier difficile aussi, ce sont les boîtes qui achètent des photos à « 5 balles ». Dans le mois, il faut en faire 350 ou 400 pour arriver à avoir un SMIC… On est dans un marché consumériste à l’extrême, c’est un contexte professionnel difficile. Mais je ne suis pas foncièrement pessimiste, je pense que le système peut changer. Pour vous citer un exemple qui n’a que peu de rapport, il y a beaucoup de consommateurs qui se rendent en Province pour ne plus manger de pommes de terre parisiennes et ultra-javellisées donc voilà… Les choses bougent !

.

° Eric Lefeuvre en quelques photographies :

Ici, son site internet.