FLY SUR MARS

par Mathieu Péquignot

FLY SUR MARS

FLY SUR MARS

Mathieu Péquignot
Photos : Mathieu Péquignot

À Marseille, une portion de canal crade entre deux tunnels sert de terrain d’entraînement aux graffeurs. Deux acolytes en virée, de la peinture plein les paluches, et une voie lactée en ligne de mire… « L’adrénaline, frère ».

Arthur : "Marseille, c'est sûr que c'est un peu le paradis des graffeurs. Il y a une vraie mentalité."

Le petit canal qui passe sous le parc du XXVIe centenaire, dans le Xe arrondissement de Marseille est un de ces spots connus des graffeurs locaux. Plutôt qu’un canal, il s’agirait d’une sorte de mince filet d’eau foireux, qui d’ailleurs dégage une odeur éloquente. Pour y accéder, il faut sauter un mur et descendre une échelle de barreaux en métal, en faisant attention à ne pas se mettre à la flotte. Après ça, on est dans la partie qui émerge à la surface sur deux cent mètres, entre deux tronçons souterrains de tunnel, littéralement under the ground.

© Mathieu Péquignot 2016

Tout le long des murs de béton qui ceignent le « canal », on peut poser sa marque sans être inquiété. Les graff’ ne restent pas, ils sont recouverts très vite. Mais c’est la raison même d’exister de ce lieu, dont les fresques ne seront jamais vues du public. La condition pour devenir une sorte de zone neutre. Ici la police ne passe jamais, de fait la pratique du graff’ est tolérée, tant qu’elle ne suscite pas les plaintes de commerçants ou de riverains. Et à Marseille, dieu sait qu’elle a d’autres chats à fouetter que de s’occuper de deux petits graffeurs amateurs qui peignent une portion de canal.

Pourtant le stress est toujours là, parce qu'il fait partie du "game" comme dit Vincent (le prénom a été changé) : « On a tellement l'habitude de faire ça sous pression qu'on ne se rend même pas compte que dans des endroits comme ici, on peut prendre tout notre temps. » Le filet d'eau du « canal » doit faire 20 ou 50 centimètres de profondeur selon les endroits. Un peu plus loin, Arthur et Vincent s'arrêtent devant une épave de scooter couverte d'algues, en plein milieu du cours d'eau. Stupéfaits, ils lèvent la tête vers le pont, d'où probablement la carcasse a été balancée. On se croirait sur une autre planète.

Pourtant le stress est toujours là, parce qu’il fait partie du « game » comme dit Vincent (le prénom a été changé) :

« On a tellement l’habitude de faire ça sous pression qu’on ne se rend même pas compte que dans des endroits comme ici, on peut prendre tout notre temps. »

Le filet d’eau du « canal » doit faire 20 ou 50 centimètres de profondeur selon les endroits. Un peu plus loin, Arthur et Vincent s’arrêtent devant une épave de scooter couverte d’algues, en plein milieu du cours d’eau. Stupéfaits, ils lèvent la tête vers le pont, d’où probablement la carcasse a été balancée. On se croirait sur une autre planète.

« Comment il a fait pour arriver là ? »

« Quand tu sors graffer, il faut vraiment mettre ce que t’as de plus crade. J’ai dû pourrir des centaines de fringues avec la peinture. Tu t’en mets partout et ça part difficilement. Ça te colle. Sous les ongles, des résidus sur les poils. Et les gants, on peut en mettre bien sûr, mais c’est un peu comme mettre une capote ! »

© Mathieu Péquignot 2016

Arthur a prévu de faire une fresque avec un motif de « voie lactée » à l'intérieur de lettrines.
Avec un pochoir il trace le contour d'une planète...
...et fait le remplissage.
Arthur : « On dirait que ça avance lentement un graff', ça peut ne rien donner jusqu'à la toute fin. En cinq minutes, tu fais les contours et d'un coup, bim ! ça claque ! »

S’ils ont beaucoup à dire sur le sujet Arthur et Vincent ne veulent surtout pas se faire plus grands qu’ils ne sont. D’ailleurs ils rappellent souvent qu’ils peignent pour le plaisir et qu’ils ne se prennent pas au sérieux. Pas leur genre. Peut-être qu’un jour ils auront pris suffisamment de niveau pour avoir une réputation à défendre, mais avec seulement un an de pratique ils sont encore débutants – ce qui ne les empêche pas de pratiquer assidûment. D’ailleurs Arthur ne peut déjà plus s’en passer :

« Le graf’, c’est un truc super addictif. C’est l’adrénaline, frère. Savoir que ce que t’es en train de faire, ça va peut-être t’attirer de grosses emmerdes… des mecs font ça uniquement parce que c’est interdit. […] Ok il faut trimer. De temps en temps c’est bien, de trimer. Mais dès que j’ai un moment de libre, je peins. Des soirs je sors de dix heures de boulot mais je prends un pack et mes bombes de peinture et je vais passer la nuit dehors. Quand t’as une passion, elle te nourrit. Faut pas hésiter à lui sacrifier son sommeil. »

La nuit va tomber sur la ville et sur le petit canal du parc du XXVIe centenaire. Comme IAM dans la chanson « Marseille la nuit », ce soir on « fly sur Mars ».

source : https://www.youtube.com/watch?v=xBb2gJzUirM

One comment

  1. Cristo DE FRANCESCHI

    Un bon article, sobriété et interaction sont au rendez-vous pour un périple le long du canal-street marseillais, mention spéciale pour la couverture musicale.
    On y perçoit une certaine pédagogie pour appréhender ce milieu isolé, qui doit se battre avec les préjugés et malentendus. De fait cette vision positive partagée permet d’appréhender le quotidien des graffeurs, entre pratique solitaire et assidue et maitrise de codes marginaux, l’urban art se mue en quête d’une réponse sur soi et ses productions.
    Bonne continuation.

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