Juppé, Gaudin, Aubry… “Barons” de la politique locale

par Ophélie Artaud

Juppé, Gaudin, Aubry… “Barons” de la politique locale

Juppé, Gaudin, Aubry… “Barons” de la politique locale

Ophélie Artaud
Photos : (Florencecassisi, Rama, Philippe J.)
10 décembre 2019

Installés depuis de nombreuses années à la tête de métropoles françaises, ces personnalités politiques connues et reconnues ont su, malgré leur ancrage local, devenir de véritables représentants de leur ville à l’échelle nationale.

Accéder au pouvoir est une chose, y rester en est une autre. En France, un tiers des maires en sont au moins à leur troisième mandat. C’est notamment le cas de Martine Aubry, Alain Juppé et Jean-Claude Gaudin, dont les noms sont aujourd’hui associés aux villes qu’ils dirigent : Lille, Bordeaux et Marseille. Trois barons locaux connus et reconnus, confortablement installés dans le siège de premier élu depuis 25 ans pour Jean-Claude Gaudin, 21 ans pour Alain Juppé (qui a quitté son poste en milieu de mandat le 7 mars dernier) et 18 ans pour Martine Aubry. Trois figures nationales aussi, dont l’ambition politique a largement dépassé les frontières de la ville. Présidents de leurs Métropoles respectives, sénateurs, ministres, ils ont cumulé les mandats, parfois au dépend de leur implication locale.

Maires bâtisseurs et maires investisseurs

Alain Juppé, notamment, a enchaîné les fonctions au niveau local et national. Dès les années 80, il entre au gouvernement en tant que ministre délégué au budget, puis porte-parole. Dans les années 90, il préside le parti politique du Rassemblement pour la République (RPR) avant de devenir maire de Bordeaux en 1995, quelques mois seulement après avoir été nommé Premier Ministre de Jacques Chirac. D’emblée, il cumule donc les deux mandats. Mais les nombreux allers-retours entre Paris et Bordeaux n’empêche pas ce maire bâtisseur d’entreprendre un vaste chantier pour donner une nouvelle jeunesse à sa ville. Un pari réussi puisque trois mandats plus tard, en 2014, un sondage réalisé par l’Express classe Alain Juppé à la tête des meilleurs maires de France. Création du tramway, rénovation des quais, inauguration du miroir d’eau (le plus grand du monde) sur la Place de la Bourse… Il a donné une nouvelle dynamique en replaçant la culture au centre de la ville. En 2007, le centre historique de la ville portuaire est même inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO.

Du côté de Lille, Martine Aubry est aussi considérée comme une élue “bâtisseuse”. Dès qu’elle accède au pouvoir en 2001, elle a la volonté de faire de la capitale des Flandres une grande métropole tournée vers l’Europe. Pourtant, le début de son mandat s’avère difficile car sa pratique du pouvoir est bien différente de celle de son prédécesseur, Pierre Mauroy, qui a régné 28 ans sur la ville. Sa volonté première est de développer les quartiers les plus populaires. Pour mener à bien son projet, l’élue socialiste n’a qu’un mot d’ordre : la culture. Transformation d’anciennes usines en lieux culturels, mise en place d’équipements sportifs, reconversion de friches industrielles… Elle poursuit l’œuvre de Pierre Mauroy en continuant à aménager de nouveaux quartiers, comme le centre d’affaires d’EuraLille 2, qui réunit bureaux, logements et même une gare pour relier les Lillois au reste de l’Europe. En 2004, la ville est désignée Capitale Européenne de la culture : l’occasion de valoriser les spécificités flamandes mais aussi de redynamiser la ville, de changer son image dans le but de la rendre touristique. Un pari gagnant puisqu’en 2008, Martine Aubry conserve sa place au beffroi de Lille. La même année, elle est élue première secrétaire du Parti socialiste et poursuit son ambition nationale en étant candidate à la primaire de 2011, dont elle sort perdante. Elle quitte alors la tête du parti pour se consacrer totalement à Lille.

Jean-Claude Gaudin a aussi cumulé des fonctions locales et nationales, mais sans jamais quitter sa ville. Né dans le quartier de Mazargues, il fait ses preuves au conseil municipal marseillais et devient député et président de l’UDF, sans jamais cacher son accent du sud. Mais l’accès à la mairie de Marseille est plus compliqué. Il échoue à deux reprises avant d’obtenir le siège tant attendu en 1995. Comme son mentor Gaston Defferre, Jean-Claude Gaudin est un maire “investisseur » avec une priorité : accueillir les croisiéristes et valoriser le tourisme. Et c’est un succès. Alors qu’en 1995, le port accueillait 15.000 passagers, en 2018, la cité phocéenne a réalisé un record en attirant plus de 1,7 millions de voyageurs. En 2013, Marseille est désignée Capitale Européenne de la Culture, ce qui offre à l’élu l’occasion de réaménager le port, de créer un grand centre commercial et d’ouvrir le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM). Pour autant, le centre-ville et ses populations pauvres sont quelques peu oubliés. Des quartiers de l’hyper-centre de Marseille sont requalifiés mais cela n’est pas suffisant. La fracture entre les quartiers nord et les quartiers sud de la ville reste toujours aussi forte et de nombreux problèmes politiques viennent ternir le bilan de Jean-Claude Gaudin.

Le bilan des barons

Le dernier mandat de Gaudin est certainement le plus compliqué. Scandale des écoles insalubres, problèmes de pollution, augmentation des inégalités… Le drame de la rue d’Aubagne provoque une véritable colère populaire : le 5 novembre 2018, huit personnes décèdent dans l’effondrement de deux immeubles dans le quartier populaire de Noailles alors que l’un d’entre eux appartient à la municipalité. C’est le début d’une crise sans précédent dans la ville : des centaines de bâtiments sont placés sous arrêté de péril et plus de 3000 personnes sont délogées. Aucune réponse n’est réellement apportée par la municipalité et la population marseillaise se sent de plus en plus abandonnée. Des “marches de la colère” sont organisées pour dénoncer l’habitat indigne. En juin 2019, Jean-Claude Gaudin confirme qu’il ne briguera pas un cinquième mandat.

Du côté de Bordeaux, le bilan d’Alain Juppé est beaucoup plus positif. En quatre mandats, il n’a été touché que par un seul gros scandale : l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris dans laquelle il est condamné. Le 1er décembre 2004, il est contraint de démissionner de son poste de maire. Mais cette casserole judiciaire ne l’empêche pas de retrouver la mairie de Bordeaux en 2006, et de se voir proposer un poste au Conseil Constitutionnel en 2018, qu’il accepte. Le 7 mars 2019, il abandonne alors son poste de premier élu. Si le bilan d’Alain Juppé semble convenir aux Bordelais, depuis un an, la ville est devenue l’un des principaux terrains de contestation du mouvement des gilets jaunes. Car en rendant la ville plus attractive et donc plus chère, il en aurait aussi exclu les populations les plus pauvres.

Martine Aubry, quant à elle, en est désormais à la fin de son troisième mandat et affiche un bilan mitigé. La pollution aux particules fines est notamment pointée du doigt et serait responsable de plus de 1700 décès par an dans la métropole lilloise. L’élue socialiste veut d’ailleurs faire de l’écologie son nouveau combat pour la ville : elle vient d’annoncer qu’elle se présente pour briguer un quartième mandat. Pour tenter de conserver, encore quelques années, sa place de “baronne” à la mairie de Lille.