La Syrie avant la guerre

par Mathieu Péquignot - https://twitter.com/MathieuPeq

La Syrie avant la guerre

La Syrie avant la guerre

Mathieu Péquignot - https://twitter.com/MathieuPeq
Photos : Mathieu Péquignot
29 janvier 2017
Carnet de voyage

Pour nombre d’entre nous, la Syrie est devenue dans notre imaginaire ce que le Liban était dans les années 80 : une zone de chaos généralisé, dont le nom en lui-même est synonyme de guerre. Peut-être même que pour nos nouvelles générations, l’expression « c’est Alep » viendra remplacer le vieux « c’est Beyrouth » d’une chambre mal rangée. Pourtant, une paix a existé un jour, et pour garder une chance d’y revenir, il ne faut pas l’oublier.

Le texte qui suit est le carnet reconstitué d’un voyage de 10 jours en Syrie en 2011, il y a 6 ans presque jour pour jour. Sans le savoir, un mois avant le début de la guerre. Mêlés à la rêverie orientaliste d’un jeune homme de 20 ans, c’est le récit du parcours assez classique d’un étudiant touriste en Syrie avant la guerre : entre falafels, ruines antiques et l’attente diffuse d’événements dont on ne sait s’ils vont advenir.

L’ITINÉRAIRE

Il commence au point A, Beyrouth, et se termine après une boucle au point I, Jounieh. Pour plus de détails sur les lieux traversés, cliquez sur les vignettes à côté des points.

LE DÉPART

Le 29 janvier 2011, avec mon colocataire allemand nous sommes au départ de Beyrouth, dans un de ces gros bus qui font l’aller-retour chaque jour entre le Liban et la Syrie. L’air est humide, saturé de gaz d’échappements et de la poussière soulevée par le vent d’hiver. Le temps de jeter nos sacs à dos dans la soute et nous sommes partis pour Damas, première étape d’un voyage qui doit durer à peu près deux semaines.

Avec nous, dans le bus, beaucoup de ces nombreux immigrés économiques syriens. Pour des salaires misérables, ils sont légion à attendre chaque matin aux ronds-point libanais, le long des routes. Ces travailleurs journaliers sont employés par les chantiers dans les échafaudages du centre-ville, en général sans sécurité, pour élever les tours des investisseurs du golfe. Quant au trajet Beyrouth-Damas, c’est une « autoroute » semée de culs de poules et sans bandes de marquage au sol, qui franchit dangereusement les cols du Mont Liban à plus de 1500 mètres pour ensuite traverser la plaine de la Bekaa.

À la frontière, tout le monde descend. Là, sur présentation des papiers libanais de résidence, il nous est remis un document qui doit nous servir à nous déplacer le temps que l’on reste sur le territoire. Je ne suis pas très à l’aise ; dans ma tête je me repasse les histoires que j’ai entendues sur les moukhabarats, les services secrets syriens réputés pour leur efficacité. Il paraît que, depuis maintenant jusqu’à mon départ du territoire, grâce à ce document ils surveilleront de loin chaque étape de notre voyage. Et tant qu’il durera, les immenses portraits partout placardés du président Bachar-El-Assad nous suivront du regard, comme pour nous rappeler qui veille, là-haut. Je n’ai rien à me reprocher et pourtant, je me surprends à me surveiller dans la file d’attente : un aperçu très ténu de ce que vivent les syriens, sous surveillance de leur naissance jusqu’à leur mort.

DAMAS

Nous passons quatre jours en tout à Damas, dans un petit hôtel du quartier délabré de Sarouja. Sous un soleil hivernal, la ville est tout de suite accueillante. On commence nos flâneries par le souk Hamidiyé en bordure de la vieille ville médiévale, et par la grande mosquée omeyyade.

Syrie 9

Syrie 12

Syrie 10

Je suis ravi. L’architecture orientale est celle que j’ai longtemps fantasmée enfant, et qui n’existe quasiment plus au Liban après les quinze années de guerre civile, et la folie immobilière. En particulier, je dois dire que j’apprécie beaucoup les mosquées. Pour leur calme, mais surtout pour leur familiarité si différente du respect impressionné qu’inspirent les églises catholiques. Les syriens s’y promènent en famille et en chaussettes, comme chez eux. Ils s’y endorment carrément sur la moquette feutrée, dans un coin. Dans la cour, la pierre polie renvoie des reflets tranquilles, avec la lumière du soir. C’est aussi paisible que la surface d’un lac.


Syrie 11

Syrie

Syrie 12

Plus tard je suis fasciné par les ruelles tortueuses de la vieille ville médiévale. Culs de sacs, trouées de passages aveugles qui favorisent la suggestion des intérieurs. C’est un espace ouvert et irrégulier, qui me donne un sentiment grisant d’intimité et de liberté.

Syrie 17

Syrie 17

Syrie

Par contre, le froid est mordant. C’est le vent, surtout. Au moment où le soleil se couche, les rues se transforment vite en rivière de vent, en cours d’air. Il me transperce, me glace les os, transforme mes doigts en glaçons, gerce ma peau et crevasse mes lèvres. Les damascènes accélèrent le pas et vont se réfugier dans les intérieurs, derrière des planches de bois qui grincent. Le vent siffle dans les fils électriques tendus au-dessus de la rue. La nuit, la ville geint doucement. Bien au chaud dans le lit de mon hôtel, je plains les gens trop pauvres pour alimenter les poêles, dans ces maisons de torchis mal fagotées qui doivent laisser passer l’air.

syrie 18

Perchée sur son plateau à 680 m d’altitude, Damas est bien une ville de montagne. C’est la réflexion que me fait un soir l’irlandaise Rosheen, en allant même jusqu’à l’adjectif « alpin ». Nous sommes alors avec des amis de nos amis du Liban, à Bab Touma, le quartier chrétien de la vieille ville – un des endroits où on peut boire de l’alcool sans que ce soit mal vu. Dans un bar cossu qui n’aurait pas détoné à Paris, on se régale donc d’un bon château Ksara libanais. L’ivresse montant, on entame une longue discussion animée sur le pays, en anglais : ce qu’on aime bien, ce qu’on aime moins, et l’habituel colportage de rumeurs sur la politique et les services secrets. Dans cet état policier qui fonctionne sur un principe d’auto-surveillance, les délateurs peuvent être partout et on ne sait jamais qui nous écoute. En Syrie, les étrangers sont d’ailleurs tous surveillés par le régime – au moins de loin – et prononcer, en public, le nom de Bachar-El-Assad sans y ajouter une cohorte de louanges, est déjà motif à suspicion.

Tout à coup, les joues roses et le regard malicieux, Rosheen se livre à un petit jeu. Comme une enfant qui brave l’interdit, elle s’amuse à chuchoter plusieurs fois : « Bachar… », avec un air de défi, comme pour voir si la formule magique fait apparaître un policier. Mais personne n’apparaît, et la conversation reprend sur les petites choses de la vie à l’étranger. Rien de mieux que d’habiter en Syrie pour apprendre l’arabe dialectal, par exemple. Puisque personne ne parle l’anglais, on n’a pas le choix de progresser rapidement pour se débrouiller. Par contre, les étudiants qui sont sur place ont souvent une lassitude des interdits, et du manque de leurs loisirs habituels. Mais pour contre-balancer, il y a bien sûr l’adrénaline de l’aventure et cet émerveillement constante de la nouveauté de chaque chose.

Justement un autre soir, nous prenons un taxi pour monter sur le mont Kassioum (la colline qui domine la ville), et là-bas, je me paye une tranche de pur éblouissement. Sous le coucher de soleil à 17h, la ville résonne de l’appel à la prière simultané des centaines de mosquées de la métropole. Au loin, à l’est, le désert commence aux portes de la ville.

Syrie 3

Syrie 19

Des damascènes, je note quelques bribes de rencontres. Dans les souks, quand je donne des pâtisseries en trop à une bande de gamins, qui se les disputent en riant aux éclats. Et puis les chauffeurs de taxis bien sûr, qui ne renoncent jamais à nous parler, même dans notre arabe de débutants. Un soir alors que nous assistons à un concert de musique traditionnelle donné dans un restaurant, les clients se sont levés et ont commencé à danser entre les tables dans une ambiance de fête bon enfant.

Syrie

Chez les syriens, je retrouve les mêmes yeux rieurs de gars toujours prêts à blaguer, avec néanmoins un air plus posé, plus lent qu’au Liban. Je les trouve simples, réjouis par de petites choses. Nous nous attendons à être un peu fixés dans la rue, mais à Damas finalement les occidentaux ne sont pas si rares, et nous passons plutôt inaperçus. À un moment, une russe et une hollandaise nous indiquent même notre chemin.

On croise aussi un étudiant syrien par des connaissances en commun. Il me frappe par sa sensibilité, mais aussi par la flamme à l’intérieur de lui. Il parle avec passion de la cause palestinienne et rêve de changements politiques. Je suis sûr qu’il descendra dans la rue lors de la révolution.

Syrie

Syrie

BUSRA

Nous partons direction le sud. Dans le bus bondé je suis coincé entre un inconnu et la vitre. Avec le manque de sommeil, et le vin de la veille qui m’a un peu cogné la tête, je suis tout à coup furieux d’être ici. Mais ça passe au bout d’un moment.

Une dizaine de kilomètres avant la frontière jordanienne, on pénètre dans Deraa. J’essaie de prononcer dans ma tête cette phonétique difficile, sans me douter que dans un mois et demi, des journalistes se poseront la même question dans le monde entier en rédigeant leurs dépêches. C’est en effet ici, qu’a lieu le 15 mars la première manifestation contre le régime.

Mais le bus tourne à gauche au centre-ville, pour Busra. La petite bourgade est en ce début de février 2011 comme une ville fantôme. Peut-être est-ce la pluie qui oblige les habitants à se calfeutrer. Les rares personnes que nous croisons dans la vieille ville sont des enfants en pyjamas. Ils courent sans faire attention à nous entre les ruines d’un noir basaltique, à demi ensevelies sous la terre sablonneuse du désert et laissées gisantes au beau milieu des habitations.

syrie

Le théâtre antique est la raison de notre déplacement. Construit au deuxième siècle, il a la particularité d’être très bien conservé, et d’être entouré par les hauts murs d’un château de l’époque arabe. C’est très beau et étonnant. En visitant, nous rencontrons d’abord Eric, un australien dégingandé qui voyage seul, pour une raison qui nous échappe. Il n’est pas très causant, un peu bizarre. Puis sur la scène du théâtre (coïncidence ?) on fait la connaissance d’un libanais haut en couleurs. Grand, gras et fort en gueule, ce milicien du Hezbollah abondamment tatoué est ici en vacances avec sa famille. Il semble très heureux de nous voir baragouiner un peu d’arabe et entreprend de faire notre éducation chiite. Nous voilà donc, un français et un allemand, au beau milieu d’un théâtre antique romain installé dans un château arabe, en train d’ânonner « Wa Ali Wali Allah » (« J’atteste qu’Ali est l’allié de dieu » [formule de ralliement des musulmans chiites]) d’après un milicien libanais. Le tableau vaut son pesant d’or. Par la suite, ce sympathique soldat sera-t-il renvoyé en Syrie dans des conditions cette fois bien moins favorables ? Peut-être y perdra-t-il même la vie. Depuis 2013, le Hezbollah y combat aux côtés des forces loyalistes.

Syrie

Cette journée à Busra est, malgré ces rencontres, faite d’étranges instants esseulés, dans le mélange des époques, partagés entre une nostalgie des âges d’or du moyen-orient et une contemplation hypnotique de l’engourdissement d’une petite ville sans activité. Peu de bruits, peu de perspectives. C’est sinistré, très pauvre. Plat. Il fait froid, je fume.

PALMYRE

Encore une soute de bus où l’on jette nos sacs. Moi qui ai rêvé du désert depuis mon enfance, j’ai un frisson extatique le long de la colonne au départ. Devant nous : Palmyre, la cité de la reine Zénobie, son oasis de palmiers – sans oublier sa geôle tristement célèbre

Syrie

Syrie

En dehors des ruines de la cité antique et du tourisme, Tadmur (« Palmyre ») est un bourg agricole plutôt désolant. On y reste deux nuits.

Les ruines de la cité antique sont immenses, et à l’exception peut-être d’une dizaine de touristes croisés dans la journée (et d’Eric, l’australien étrange que l’on a rencontré à Busra, ce qui nous donne l’impression d’être suivis par ce type !), nous sommes absolument seuls. L’effet est saisissant. Grisés par cette solitude déconcertante, on joue aux cons sur la scène de l’amphithéâtre. En sortant, nous apercevons un instant le gardien dans son petit bureau qui regarde les images de la révolution en Libye sur Al Jazeera, sans réaction apparente. Dehors on échange un regard, et on se rend compte qu’on a pensé à la même chose : « Est-ce que ça va partir ici aussi ? ». Depuis que nous sommes entré dans le pays quelques jours auparavant, la question est comme en suspend, sans jamais être vraiment abordée.

Bien sûr, rien ne nous permet de répondre. Rien, dans le mince contact avec les syriens ne nous permet de soupçonner ce qui est en fait, bel et bien en train de couver. Ils semblent de l’extérieur continuer leur vie, comme si les printemps arabes ne battaient pas leur plein partout ailleurs dans la région. Même si d’un autre côté, le bon sens nous souffle que ça doit remuer dans la casserole. En tout cas, quelles que soient l’état de ces inconnues, on tombe tout de suite d’accord sur le résultat : « Ici, ça ne marchera pas ». Nous pensons vaguement que la Syrie, ce n’est pas la Tunisie. Que le pouvoir est trop bien enraciné, l’état policier trop performant, et que l’effet de surprise de la révolution du Jasmin est passé. On pourra dire – et je suis bien d’accord – qu’il est toujours plus facile de prévoir le pire plutôt que le meilleur, et qu’évidemment, nous sommes loin d’être des experts. Mais lorsque nous nous remémorerons le voyage, le côté prophétique de ce jugement à l’emporte-pièce sera frappant.

syrie

Ce qu’il faut aussi comprendre, c’est que je vis depuis déjà 6 mois au Liban et que je me sens très concerné par l’actualité – presque plus que par ce qu’il se passe en France – et en particulier par l’injustice sociale, criante, qui est partout. Parce que je vis ici, tout simplement. Parce que mes amis étudiants, parfois politisés, me communiquent leurs inquiétudes et leurs espérances. C’est un peu devenu chez moi – ou en tout cas j’aimerais le croire. Et en même temps, ça ne m’appartient pas réellement.

Alors je hausse les épaules, et je me dis qu’on verra bien.

Syrie
Syrie 5

Pour la suite du voyage, je veux voir l’Euphrate. Le lendemain on doit donc partir plus à l’est, Deir Ez Zor et Raqqa, maintenant de bien triste réputation. Mais quand à cinq heures du matin on éteint le réveil, une pluie diluvienne tambourine aux fenêtres. Dans un soupir de désespoir, on se regarde avec mon ami et on hoche la tête avec découragement. Tant pis, on repart sur Homs, à l’ouest. Je me dis que c’est partie remise pour un prochain voyage.

En partant, on laisse derrière nous la carte d’un mauvais restaurant traduite bénévolement, en français et anglais, qui ne servira sûrement pas longtemps, avant que les touristes désertent le pays.

Syrie

HOMS et HAMA

Homs est juste une étape – mais quelle étape ! On se tape ici une galère de transports assez incroyable. Deux lignes de bus bondées nous font traverser la ville en quelques heures, sous la pluie et dans le froid, au milieu des syriens qui vont au travail. Heureusement qu’ils sont là pour nous orienter par moments, sans eux, je crois qu’on n’y arriverait pas. Globalement, nous sommes plutôt positivement impressionnés par la qualité du service public. Ici il y a des vraies lignes, pas comme au Liban ! Et pour que ça reste carré, les bus ont la consigne de ne stopper qu’aux arrêts officiels. Donc, pour ne peiner personne de l’état ou des clients, en dehors des arrêts les chauffeurs ralentissent au niveau des retardataires, qui sautent en marche. Et tout le monde s’y retrouve.

Durant ce rodéo de transports interminable, le coup d’oeil que nous avons sur la ville est très furtif. Mais à l’aspect des gens et des rues, on sent une ville industrieuse, ouvrière, pauvre et dure. Elle est une des premières à se révolter massivement quelques mois plus tard.


À Hama, nous faisons une pause dans le long trajet vers Alep pour se reposer. On prend donc une chambre dans une auberge de jeunesse sympathique, où les voyageurs successifs prennent un livre et en laissent un en échange. Je tombe avec joie sur « Les sept piliers de la sagesse », de Lawrence d’Arabie. N’ayant pas emporté de livre avec moi je tente de négocier avec le gérant, mais rien à faire, il ne veut pas non plus que je l’achète. Le principe, c’est l’échange.

Nous sortons en fin d’après-midi se balader, et au centre-ville on passe devant le monument qui commémore la victoire des forces du régime sur la rébellion des frères musulmans en 1982. C’est-à-dire, le souvenir d’une répression sanglante qui a fait plusieurs milliers de morts, et pour finir, un bon avertissement de Hafez-El-Assad à ceux qui oseraient se dresser contre son pouvoir.

La ville est calme, un peu embourgeoisée par rapport à ce qu’on a déjà vu. Nous visitons l’atelier d’un petit peintre sympathique dans la vieille ville, au milieu des jardins et des norias plusieurs fois centenaires. C’est provincial, endormi et doux. Je goûte des Halawat-Al-Giben, des pâtisseries locales fourrées au Labné et enrobées de sirop, dans la chambre d’hôtel, et je lave du linge dans le lavabo faute de mieux.

ALEP

À Alep nous retrouvons une autre amie, française, qui revient de Maalula, le monastère chrétien perdu dans les montagnes. On prend deux chambres dans un hôtel assez grand, qui nous change des petites pièces miteuses de Palmyre et Hama.

Syrie

Syrie 4

Alep, c’est le clou du voyage. Le temps est au beau fixe pendant les deux jours, et, un peu vannés par la semaine qui vient de passer, on se prélasse longuement au sommet de la citadelle. Mon pote, qui tient un blog, me demande de le filmer pendant qu’il fait le guignol et chante « Ich bin don quichote – der Mann von La Mancha » au-dessus de la ville. Moi, je dessine un peu. On se balade sous la voûte des souks, on se sent très à l’aise dans cette ville. Les choses et les gens y sont simples.

Syrie

Syrie

Le soir dans Jdeide, le quartier chrétien d’Alep, le restaurant dans lequel nous avons laborieusement réservé reste introuvable. On demande donc notre chemin à un tailleur – au hasard. Celui-ci nous invite dans un anglais plutôt bon à nous installer dans sa petite boutique pour nous protéger du froid. Avec la méfiance du touriste, nous nous attendons à une tentative de séduction pour nous faire acheter quelque chose, mais rien de tout ça. Quand il comprend ce qu’on cherche, il appelle directement le restaurant. Après une longue conversation, il nous annonce que ce n’est pas très loin, et qu’ils envoient un serveur nous chercher ici, à pieds. Que demander de plus ? Si je comprends bien la suite, il claironne joyeusement qu’il vient de découvrir que le directeur du restaurant est le beau-fils de sa soeur (ou quelque chose comme ça). Ça a dû lui faire sa semaine.

Au restaurant, on déguste un kebab aux cerises, feu spécialité d’Alep (pas comme les kebabs européens, hein – un plat chiadé avec de la viande rôtie), en se descendant joyeusement des bouteilles de vin de la vallée de l’Oronte. Sur le retour, dans les rues pavées je pique un fou rire sans raison. Je me sens très heureux.

Syrie

Syrie

Le dernier jour, nous continuons à flâner un peu au hasard dans la vieille ville. Dans les souks mécaniques crasseux, des forgerons martèlent des bouts de ferraille, à l’ancienne. C’est assez impressionnant.

Un peu plus loin, on décide d’acheter un narguilé pour notre appartement au Liban, en souvenir. Nous rentrons dans une petite boutique et prenons le café une bonne demi-heure avec le vendeur, parlant de choses plutôt insignifiantes, dans un arabe très approximatif. On observe à la dérobée les clients qui passent, les amis, les gamins qui font des courses pour les adultes. Ils nous fixent bouche bée et yeux ronds, comme si on allait les dévorer. Puis au moment où le commerçant nous demande ce qu’on fait ans la vie, mon ami répond « sahafi » (« journaliste ») en se pointant du doigt. Tout à coup, le visage du petit vieux s’éclaire et il lève les bras en l’air : « Bas ana sahafi kamen ! » (« Mais moi aussi je suis journaliste ! »). Il sort ensuite de son portefeuille une carte de correspondant local délabrée, tout fier d’avoir rencontré des confrères. Nous repartons avec un grand narguilé – d’assez mauvaise qualité malheureusement, comme on s’en apercevra.

Syrie

Quitter la Syrie

Le plan pour le dernier jour est de faire un arrêt au Krak des chevaliers avant de reprendre un taxi. Mais arrivés à Homs, la pluie et la fatigue nous rattrapent. Ma volonté s’envole aussi net et on décide de rentrer au Liban directement. Je quitte donc la Syrie, entassé à 5 dans un taxi collectif qui traverse la frontière nord du Liban au niveau du Aakar, en me disant que je reviendrai avant la fin de l’année.


La mosquée omeyyade d’Alep, avant/après. 

(cliquer sur la barre du milieu pour la déplacer latéralement)

Mais le 13 mars, 15 adolescents sont arrêtés à Deraa pour avoir tagué des slogans anti-régime. Ils sont torturés par la police. Ulcérée, la ville se soulève. De villes en villes, les foyers de rébellion se propagent, attisés par la répression sans pitié. La guerre civile s’installe dans les lieux de vie. La grande mosquée de Damas est éventrée, les souks ravagés. Homs et Alep sont quasiment rasées par les combats. Victime de sa notoriété, Palmyre est démantelée en partie par Daech pour être vendue au marché noir. 6 ans après, le pays est en ruine et la guerre, comme chacun le sait, n’est pas près de s’arrêter.

Que sont devenus les syriens que nous avons rencontré ? Cette jolie femme bourgeoise que j’ai dessinée à son insu dans un café, est-elle restée à sa vie de privilégiée, comme le fait l’élite financière pro-gouvernement protégée de la guerre, entre piscines, voitures blindées et villas derrière de hauts murs ? L’étudiant croisé à Damas est-il tombé dans les manifestations, ou bien a-t-il profité de son éducation pour obtenir un asile politique en Allemagne ? Le petit tailleur d’Alep, si hospitalier, a-t-il dû fuir le pays, se réfugier au Liban ou bien en Jordanie comme plus de deux millions de ses compatriotes, entassé dans les camps de réfugiés pour y survivre tant bien que mal, sans avenir ? Ou bien peut-être a-t-il voulu mettre son anglais à profit et rejoindre l’Europe en passant la frontière à Iskenderum. Peut-être a-t-il traversé la mer dans une barque avant d’être ramené de Grèce en Turquie par les autorités de l’U.E. Peut-être enfin a-t-il réussit à se frayer un chemin parmi les vagues de réfugiés qui, par désespoir de jamais y arriver, on tenté de franchir les frontières des Balkans l’année dernière. Peut-être même est-il arrivé jusqu’en France, tiens ! Peut-être bien qu’il était à Calais en attendant de passer en Angleterre, et qu’il a été déplacé dans le centre de Martigues, à 40 minutes de mon appartement marseillais. Ou peut-être qu’il est resté à Alep à pourrir dans les ruines. Il y est peut-être mort, comme 450 000 de ses compatriotes, victime d’une bombe, d’une balle perdue ou d’une exécution.

Évoquer mes souvenirs de cette manière me serre le cœur. Il m’est devenu difficile de concilier l’image, douce et calme de la Syrie que j’ai connue assez superficiellement, avec le chaos qui s’y est installé depuis. Mais je ne crois pas qu’il faille se laisser aller à la nostalgie pour autant. Il y a trop de choses à faire pour cela.

Mathieu Péquignot

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.