Le Radio Live

par Chloé Gaborit

Le Radio Live

Le Radio Live

Chloé Gaborit
Photos : Chloé Gaborit
14 novembre 2016
Une expérience humaine inédite

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Ce n’était ni une conférence, ni une pièce de théâtre. Une sorte d’émission de radio en trois dimensions. Un moment de partage, avec, au centre, l’humain. Le Radio Live a pris ses marques sur la scène du Théâtre de la Criée, vendredi 11 novembre à Marseille. Une expérience innovante proposée dans le cadre des Rencontres d’Averroès.

Initiée par les journalistes Aurélie Charon et Caroline Gillet, cette émission grandeur nature propose une rencontre avec quatre jeunes invités qui partagent leur expérience de vie. Sur scène, il y a aussi la musique,avec Paulette Wright et les dessins en live d’Amélie Bonnin.

Le public et la scène

Le public attend. Pas facile de savoir ce qui va se dérouler sur la scène de la Criée. On lui a promis quelque chose d’inédit. Les lumières s’éteignent, et l’expérience commence. Aurélie Charon et Caroline Gillet, productrices et journalistes, présentent le projet. Il se place dans la lignée de leurs précédentes rencontres avec la jeunesse, française et internationale.

Au programme : les témoignages d’Amir, 25 ans, originaire de Gaza, Amra, 30 ans,habitante de Sarajevo, Heddy,20 ans, qui a grandi dans le quartier de la Busserine à Marseille, et Sophia, partie très jeune de Kabylie et habitant depuis à Marseille.

Ce soir, ils vont répondre aux questions, raconter leur histoire, souvent marquée par la guerre ou l’exclusion, donner leur vision de la jeunesse, celle qui n’abandonne pas. Ensemble, ils vont finalement s’interroger : “Peut-on survivre à ce qui nous divise?”

Trop jeune maturité

Une première surprise attend le public : une classe allophone du Lycée Saint Charles de Marseille s’est jointe au projet. Âgés de 17 ou 18 ans, ces jeunes lycéens arrivés en France parfois quelques mois auparavant, ont pour certains quitté leur pays en catastrophe et dû réapprendre à vivre dans un pays dont ils ne parlaient pas la langue, dont ils ne connaissaient pas les coutumes. Quelques jours avant, les journalistes sont allées à leur rencontre pour leur proposer un atelier radio. Une initiative leur permettant de mettre des mots sur leur histoire, le manque de leur pays natal ou la joie d’être arrivés en France.

Les lycéens sont impressionnants, le public est impressionné. Juddy, qui vient de Syrie, a tenu à délivrer un texte qui fait frémir l’assemblée. Une phrase surtout, reste suspendue alors que la chanteuse Paulette Wright entonne une chanson en live : “ J’attends toujours le jour où je vais dire << Avant,j’étais triste.>> »

Amir

Après ce premier moment fort en émotions, c’est à Amir de s’avancer sur scène. Originaire de Gaza, il raconte le quotidien qu’il a connu toute sa vie durant : les bombes comme bruit de fond, les coupures d’eau et électricité récurrentes,les difficultés pour s’éloigner de cette vie. D’ailleurs précise Aurélie Charon: “Il est très rare qu’on dise qu’on va à Gaza, on dit surtout qu’on y rentre ou qu’on en sort.”

Il raconte la ville démolie mais la vie qui continue. Son père qui fait la part des choses : “ Oui il y a la guerre, mais il y a aussi les études!” Les bâtiments qui s’effondrent. Les sms reçus quelques minutes avant des attentats, qui leur disent de partir: mais où ? Alors ils rigolent des fautes d’orthographe.

Lors d’un voyage de trois semaines en France, à Perpignan, Amir tombe amoureux du pays. Il décide de venir s’y installer, mais précise-t-il “pas à cause la guerre, vraiment parce que je voulais venir en France”. Là, il découvre des choses qu’il n’avait pas imaginées. Il se pose même une question étonnante : “Mais que font les gens lorsqu’il n’y a pas la guerre?” Lui qui a toujours regardé la télévision et écouté la radio pour s’informer des risques qu’il encourait découvre un tout autre mode de vie. Enseignant, ses élèves lui pose des questions sur ce qu’il a vécu : c’est comment la guerre ? C’est comment les bombes ? Il ne se l’était jamais vraiment demandé.

Musulman, ayant toujours connu un pays strict à ce propos, il vit aussi des moments tantôt gênants, tantôt drôles.

Le père d’Amir vit toujours en Palestine. L’un de ses passe-temps, c’est les collections de toutes les natures, mais notamment de timbres. “ Assez drôle pour un pays où il n’y a pas de Poste”,précise Amir. Alors tout le public est invité à photographier son adresse pour lui envoyer ses trouvailles :

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Amra

Amra commence par dessiner la Bosnie sur la scène. Sarajevo, Mostar et son pont, les anneaux des Jeux Olympiques “qu’on a eus en 1984” précise Amra.

Elle est née en Bosnie d’un père musulman et d’une mère orthodoxe. Ils sont restés ensemble malgré la pression qui existait sur leur couple “mixte”. Lors de la guerre de Bosnie-Herzégovine, Amra avait 5 ans. Elle s’estime heureuse d’avoir été enfant à cette époque. Une forme d’insouciance que ses parents n’ont pas connue. “ Je me souviens du visage de mon père quand on avait faim et froid. Pour ça, je ne veux pas avoir la responsabilité d’avoir des enfants et de vivre ce que mes parents ont vécu”.

Aujourd’hui, la guerre est finie, mais le nationalisme refait surface en Bosnie depuis les élections de 2014. Un état de fait qui attriste Amra, qui fait partie de la nouvelle génération, dont une grande partie vote pour ces courants.

Amra explique que cette mentalité est forgée très tôt en Bosnie. Dans une même école, les élèves sont séparés selon la religion, selon la langue ( qui est en fait commune),etc… Elle raconte comment des enfants de maternelle doivent remplir des questionnaires proposant des question pour le moins incongrues : “ Si tu pars en excursion, choisiras-tu de t’asseoir à côté d’un ami musulman, catholique ou orthodoxe ?” ou encore “ Pour toi, qui est le plus intelligent, un musulman, un catholique ou un orthodoxe?”

Le public semble ne pas y croire au vu des exclamations outrées qui s’échappent de ci de là. Et pourtant, c’est ce qu’Amra vit dans son pays.

Elle parle aussi des différences de culture, de religions qui se côtoient et forment un mélange parfois détonnant. Comme à Sarajevo où “le voile se promène à côté de la minijupe.”

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Sophia

Sophia parle bien, elle fait de la politique depuis quelques années et ça se voit. Née en Algérie, son père instituteur kabyle a été la cible d’une tentative d’assassinat. Pour protéger leur 9 enfants, les parents ont décidé de venir vivre à Marseille, dans un petit appartement qui n’a pas changé depuis. Sophia a participé à la série estivale d’Aurélie Charon “Jeunesse 2016”. Elle y abordait déjà sa proximité idéologique avec Jean-Luc Mélenchon, son envie de changer le monde, sa volonté de réussir.

Ce soir, elle parle surtout de sa recherche d’identité. Arrivée en France, avec un très fort accent et une identité kabyle rejetée autant en Algérie qu’en France, elle a voulu pendant un temps se faire passer pour quelqu’un d’autre. “ Vers 12,13 ans, je voulais que tout le monde pense que j’étais française et rien d’autre : j’allais au catéchisme, je faisais la grève du couscous mais mangeais du jambon, quand on me demandait comment je m’appelais dans la rue, je répondais Claire.”

Quelques années plus tard, elle a pris conscience de la richesse de sa double culture et a appris à en faire une force. Engagée en politique, c’est une petite phrase qui a fait tilt dans sa tête. Lorsqu’en 2012, elle a entendu Marine Le Pen dire “Il faut arrêter de fabriquer des Français”. Ni une, ni deux, naît un livre, Une Française de fabrication, qui lui permet d’expliquer ce qu’est vraiment l’immigration et son coût psychologique.

Heddy

Heddy passe le dernier. Ca ne l’empêche pas de captiver le public. Originaire du quartier de la Busserine à Marseille, Heddy, c’est un peu une star en puissance, une voix et un accent reconnaissables entre mille, une gouaille et un humour ravageurs et une touche d’hyperactivité. Pur marseillais, il est allé se promener autour du Vieux-Port l’après-midi, pour faire visiter la cité phocéenne à Amir et Amra. Pourtant, il le dit “ Moi ici, ce n’est pas chez moi. J’y suis quasiment jamais venu.”

Heddy l’avoue, c’est un nerveux. On lui a conseillé de faire du karaté, c’est plutôt dans la boxe qu’il a trouvé de quoi se défouler. Au collège, on lui a dit qu’il n’aurait pas son brevet et on l’a orienté vers un Bac Pro Menuiserie. Il a eu son brevet et s’est retrouvé à porter des cagettes au Marché des Arnavaux. Depuis, il a juré qu’il n’abandonnerait plus rien.

Heddy a fait un petit passage par l’armée: il y a connu le racisme et l’exclusion. Au final, c’est dans le théâtre qu’il a trouvé sa voie. Depuis quelques mois, il est en service civique au Théâtre du Merlan, dans le nord de Marseille. Une expérience nouvelle, qui lui a permis de renouer des liens avec son père et Molière.

Heddy est ce soir sur la scène de la Criée, et il en profite pour faire le show. Il veut faire se rencontrer toutes les parties de sa vie, et même si pour l’instant, le Vieux-Port, ce n’est pas trop chez lui, il veut “ tout faire pour que ça le devienne aussi.”

En attendant, ce serait dommage d’être sur une aussi belle scène et de ne pas terminer en fanfare. Les premiers pas d’une chorégraphie s’esquissent, les lumières se rallument, et tout le monde est invité à venir danser sur la scène. Certains encore saouls des histoires entendues, ont un peu du mal à se lever de leur fauteuil. Et c’est sur ces quelques pas de danse et une invitation à aller boire un verre pour échanger, que se termine le Radio Live, une émission en trois dimensions, à dimension humaine, surtout.