Marseille : le cri d’alarme des internes de la Timone

par Guillaume Legrand

Marseille : le cri d’alarme des internes de la Timone

Marseille : le cri d’alarme des internes de la Timone

Guillaume Legrand
Photos : Guillaume Legrand
30 mars 2018

1,6 milliard d’euros d’économies pour les hôpitaux français, c’est l’objectif du gouvernement pour 2018. À Marseille, 800 à 1000 postes vont être supprimés sur les 13 000 que compte l’Assistance-publique des hôpitaux marseillais (AP-HM). Nous avons pu suivre le quotidien d’internes confrontés au manque de moyens à l’hôpital de la Timone.

Tenir bon en équipe ou souffrir seul en silence
23,7% des étudiants et jeunes médecins auraient des idées suicidaires, selon une enquête réalisée auprès de 22 000 internes, par l'InterSyndicale Nationale Autonome Représentative. - Photo : Guillaume Legrand

« C’est le jus complet, lance Bachra, en 3e année d’internat ! Il est 14 h 30 et j’ai quatorze patients en attente et je me retrouve à gérer tout ça ! » Effectivement, en faisant un peu le tour, les patients attendent dans ce module réservé aux pathologies nécessitant une observation plus longue. Les quatorze box et le box réservé aux patients agités sont déjà tous occupés. Dans le couloir, d’autres brancards sont alignés les uns derrière les autres, .

Au total, ce jeudi, sur le plateau des urgences, 130 passages ont déjà été comptabilisés à la mi-journée et à ce rythme, 250 seront atteints en fin de journée. L’abnégation et le sentiment de dévotion, c’est sans doute ce qui aide à tenir bon : « Je fais de mon mieux, mais pour tenir, on se dit que la journée a un commencement et une fin », ajoute-t-elle. Pas très motivant. Les internes doivent obligatoirement faire 6 mois de stage aux urgences. Donc ceux qui n’aiment pas vraiment cela n’ont pas le choix.

Un externe communique à Bachra un diagnostic relevé sur un patient. – Photo : Guillaume Legrand

Roxane, en 3e année d’internat également, n’est pas tout à fait de cet avis et voit plutôt le bon côté des choses. Elle se destine elle aussi à la médecine généraliste. Pourtant stressée et visiblement surchargée, elle se sent bien aux urgences : « Il y a une équipe d’infirmiers compétents avec un beau plateau », affirme-t-elle. Pour elle, le plus gros problème, c’est le « manque de place et le volume d’heures ». Elle rejoint Bachra sur la difficulté à « enchaîner les journées, ce qui produit une fatigue psychologique, plus que physique ».

Lorsque les patients arrivent par ambulance et que l’urgence n’est pas vitale, ils sont reçus dans un autre module, la zone d’accueil couchée ou ZAC dans le jargon, sorte de salle d’attente. En début d’après-midi déjà « c‘est l’enfer là« , commente une infirmière pointant l’absence de brancards libres. C’est par un système de roulement que les patients en attente sur des chaises sont pris en charge sur les brancards, une fois libérés. « On essaie de voir ce qui est le plus urgent », explique Benjamin, interne en 1ère année, spécialisé en médecine urgentiste : « Moi ça me plaît, j’aime travailler dans l’urgence, tous les jours on change de poste, il n’y a pas de routine et c’est là qu’on apprend le plus ». Mais il aspire lui aussi à mieux exercer son travail et reconnaît ne pas avoir le temps de pousser les diagnostics.

De l’autre côté du couloir, l’ambiance est plus calme. Il semble y avoir un peu moins de patients. En réalité, ce salon de sortie sert souvent à pousser les murs lorsqu’il n’y a pas assez de places en ZAC. Sophia semble fatiguée, « mais il y a des jours compensateur et ici aux urgences, on respecte les 48 heures hebdomadaires maximum de travail ». Les internes bénéficient de 90 jours de repos pendant la durée du semestre en stage. Ils font néanmoins des semaines en 7/7, le plus fatigant selon eux, sans compter les gardes. Au-delà de la surcharge de travail, Sophia se dit que ce stage est très « formateur ». Toutefois, elle tient à noter un élément essentiel : « La qualité de vie ne dépend pas du volume de travail, mais du travail d’équipe. » En 5e semestre et avec du recul, elle admet que le plus dur, c’est le « manque de reconnaissance » et le « fait d’être rabaissé » par la hiérarchie et les patients. Pour prévenir la solitude, chaque interne se voit imposer un tuteur auquel il peut se confier.

Sophia, interne en 5e semestre, explique que les burn-out sont rares aux urgences grâce au travail d’équipe. – Photo : Guillaume Legrand

Comme beaucoup d’internes marseillais, Marie* a bien voulu témoigner : « Lorsque je suis arrivée dans le service, il y a eu une escalade d’événements : je suis arrivée en retard à cause d’un voyage à l’étranger, cela s’est tout de suite mal passé avec les supérieurs et il y avait du sous-effectif ». Marie n’avait pas forcément choisi d’atterrir dans ce service, n’ayant pu avoir son stage demandé en chirurgie orthopédique. Sa spécialisation, c’est la médecine d’adaptation chez les enfants. Elle était donc loin de s’imaginer ce qui l’attendait en chirurgie pédiatrique viscérale. « Il y avait plein de choses que je ne connaissais pas, se souvient Marie, c’est difficile de s’investir à outrance quand ce ne sera pas ton métier, j’étais incapable d’accepter tout ça. » Avec le non respect des horaires et des repos de gardes, le stress, l’ambiance « pas très agréable » et la pression de sa hiérarchie, Marie a craqué : « Je n’en pouvais plus, j’étais en pleurs, j’avais la boule au ventre ». Son chef de service, le professeur Thierry Merrot, a semblé comprendre sa décision par son orientation professionnelle. « Vous pouvez demeurer 10 h au bloc sans bouger, explique-t-il. Il y a des gardes, des visites de services, tout ce que cette dame n’avait pas dans son métier de rééducatrice. » 

*Nous avons changé son prénom

L'hôpital dans un état critique
L'Assistance publique des hôpitaux marseillais (AP-HM) a contracté 1 milliard d'euros de dettes et 500 millions d'euros de déficit. Photo : Guillaume Legrand

« Une patiente s’est vue prescrire un massage à 9 heures, mais on a pu le faire que le lendemain à 4 heures », lance Thibault Swinarek. Cette situation est loin d’être isolée, c’est le quotidien de l’hôpital public français et la crise ne date pas d’hier. « Nous faisons souvent un boulot qui n’est pas le nôtre, poursuit-il, ce qui ne peut pas être fait par l’interne est fait par l’infirmier, puis par l’aide-soignant et ainsi de suite, c’est ce qu’on appelle le glissement de tâche. »

Dans le même temps, la plupart des services tournent avec moitié moins d’infirmières et le glissement de tâche trouve très rapidement ses limites. « La conséquence, c’est qu’il y a des patients avec une mauvaise prise en charge, s’insurge Thibaut Swinarek. Mais les gens font à peu près ce qu’ils peuvent et on retombe à peu près sur nos pieds ». C’est le même ressenti de « frustration » qui habite le professeur Thierry Merrot, chef du service de chirurgie pédiatrique viscérale à la Timone. Il regrette de ne pas prendre assez « le temps de soin et de suivre les patients ». Pour améliorer la qualité des actes, la charge de travail et de stress doit être revue selon lui : « Tout le monde ne peut pas être pilote d’avion ! » Il faudrait développer des « tests physiques et mentaux ». Pour bien faire, il faudrait selon lui « multiplier les effectifs » et « mettre les patients sur liste d’attente comme au Canada et en Angleterre ».

Infographie : Guillaume Legrand

L’hôpital va mal. Il faudrait de l’argent en plus. « On aimerait une modernisation du CHU et de la formation, réclame Thibaut Swinarek, responsable de la communication du syndicat des internes de Marseille (SAIHM), on aimerait que les internes soient mieux accueillis notamment au niveau de l’hébergement mais aussi au niveau de l’hôpital. »  Pourtant, ce n’est pas la tendance, puisque le gouvernement demande des efforts aux structures hospitalières déjà déficitaires. Sur les trois dernières années, les hôpitaux ont dû se priver de 3 milliards d’euros cumulés en dotations de l’Etat. Le dernier projet de loi de finance défendu par la ministre de la santé Agnès Buzyn prévoyait 1,6 milliard d’euros en moins. Or, dans le même temps, la hausse des charges pesant sur les hôpitaux équivalait à 1,6 milliard d’euros, soit le montant du serrage de ceinture demandé aux hôpitaux. Résultat, le déficit des établissements publics a atteint 1,5 milliard d’euros en 2017, selon la Fédération hospitalière de France (FHF). La situation budgétaire s’est d’autant plus dégradée que le déficit atteignait 470 millions d’euros en 2016.

Les solutions sont donc difficiles à entrevoir pour améliorer la qualité de service et les conditions de travail. Malgré tout, les internes font de leur mieux pour soigner les patients. Certains disent qu’ils emmèneraient même leur famille et proches aux urgences comme Thibaut Swinarek : « Les patients sont quand même bien soignés malgré les lacunes ».

Vidéo – Montage : Guillaume Legrand