Repenser la ville, la rendre aux femmes ?

par Camille Huppenoire

Repenser la ville, la rendre aux femmes ?

Repenser la ville, la rendre aux femmes ?

Camille Huppenoire
30 mars 2018

Des lampadaires en rade ou inexistants, des rues désertes ou mal fréquentées, des mots et des gestes à la volée de la part d’inconnus : en ville, les femmes, prises d’un sentiment d’insécurité, multiplient les tactiques pour éviter certains lieux. Des terrains de sport à l’architecture oppressante, la ville donne aux femmes l’impression de ne pas être légitimes dans l’espace public. La prochaine étape dans la lutte pour l’égalité entre femmes et hommes pourrait être le réaménagement urbain. Quelles solutions, pour une ville pour toutes et tous ? Enquête dans les rues de Marseille.

En sortant de l’escalator du métro, sur la dernière marche, un mec me met une main au cul. Il me claque la fesse, la prend bien dans sa main. Puis il me double très vite, je n’ai pas eu le temps de réagir. Comme d’habitude.

Émilie prononce les derniers mots dans un souffle, découragée. C’est la troisième scène de harcèlement sexuel qu’elle raconte. Celle-ci s’est déroulée dans la station de métro la plus proche de chez elle, Baille, dans le cinquième arrondissement de Marseille. C’est une agression sexuelle. L’auteur encoure jusqu’à cinq ans de prison et 75.000 euros d’amende selon l’article 222-22 du Code pénal. Mais Émilie minimise, rappelle ses précédentes expériences de harcèlement sexuel dans l’espace public, que ce soit à Marseille, à Lyon ou à Paris. L’étudiante de vingt-trois ans s’en accommode tant bien que mal, même si elle finit par avouer en avoir assez « des mecs qui envahissent mon espace personnel, qui me soufflent dans l’oreille, même les petites remarques du genre ‘vous êtes charmante’. Un rien me met mal à l’aise ».

Rues étroites, lieux mal éclairés la nuit, forte présence masculine aux terrasses des cafés, promiscuité dans les transports en commun…où qu’elle se trouve à Marseille, Émilie ne se sent pas en sécurité. Comme elle, 25% des femmes déclarent avoir été victimes d’au moins une violence dans la rue, les transports ou d’autres lieux publics, selon une étude publiée en décembre 2017 par l’Institut national d’études démographiques (Ined).

Alors que Clara traverse la route, le passager du scooter commente son physique. Quartier Belsunce, Marseille / Photo C. H.

L’aménagement de l’espace public et son occupation humaine gênent la mobilité de nombreuses femmes, qui adaptent leurs déplacements quotidiens selon leur appréhension de certains lieux. « Il n’y a pas une seule femme que j’ai rencontrée qui n’a pas mis en place des stratégies d’évitement, parfois sans s’en rendre compte ! » explique Audrey Pini. Diplômée en sciences sociales, la jeune Marseillaise chargée de mission dans l’associatif a travaillé pendant plus d’un an sur la place des femmes dans l’espace public. Passionnée par son sujet et marquée par son enquête menée auprès de douze femmes, elle se souvient de presque tous les détails, n’a besoin d’aucune note. Son verre oublié sur la table, le regard perdu sur les murs colorés du café, elle raconte Marseille, sa ville de naissance et de cœur, et son urbanisation qui ne laisse pas toujours la place aux femmes, comme dans d’autres métropoles de France et du monde. « C’est un volet oublié des inégalités hommes-femmes, affirme-t-elle. C’est fou, ce mythe de la sphère publique comme espace de liberté. C’est très idéalisé, et pas du tout le cas pour les femmes ! »

En ville, les femmes sont prises d’un sentiment de peur, voire d’illégitimité, conséquence d’abord du harcèlement qu’elles subissent dans la rue ou les transports en commun. En réponse à cette pression pesant sur les femmes dans l’espace public, le gouvernement a présenté mercredi 21 mars un projet de loi contre les violences sexistes et sexuelles comprenant la création d’une contravention pour outrage sexiste. Cette infraction sera sanctionnée d’une amende de 90 euros, et jusqu’à 3 000 euros en cas de récidive. La mesure ne convainc pas toujours les associations féministes. Pour Léa Delmas, présidente de FéminiCités, « se concentrer sur le harcèlement de rue et cet angle très sécuritaire, c’est rater une partie du sujet. C’est certes important, mais ce n’est pas l’unique système de domination qui s’exerce en ville ».

Le sentiment d'illégitimité des femmes
Boulevard Dugommier, Marseille / Photo C. H.

Léa Delmas a fondé FéminiCités alors qu’elle était âgée de 22 ans, en 2015, avant l’onde de choc provoquée par l’affaire Weinstein et le mouvement de libération de la parole des femmes sur les réseaux sociaux. Pour elle, il est important de prendre en compte toutes les contraintes sociales, spatiales et temporelles rencontrées par les femmes dans les lieux publics et urbains, et pas seulement le harcèlement sexuel de la part d’une tierce personne. Elle cite en exemple les plans de construction des nouvelles lignes de transports « qui prennent en compte les déplacements domicile-travail, tandis que les trajets comme le domicile-école des enfants, qui sont en écrasante majorité effectués par les femmes, ne sont pas pris en considération ». Comme si elle sentait venir une contradiction, la jeune femme enchaîne, de sa voix claire au débit rapide : « Parfois on se fait bousculer par d’autres associations féministes parce que l’on part du principe que ce sont les femmes qui vont chercher les enfants. Évidemment qu’on se bat aussi pour l’égalité des tâches mais il faut être réaliste, aujourd’hui, c’est comme ça ! »

Les chiffres tendent à lui donner raison. Selon une étude de l’INSEE publiée en 2015, les femmes consacraient 1h35 par jour à s’occuper de leurs enfants, contre 41 minutes pour les hommes. Elles sont donc majoritairement les accompagnatrices des enfants dans les espaces publics, dont la conception ne leur facilite parfois pas la tâche, comme lorsque les trottoirs trop étroits ne permettent pas le passage d’une poussette. Les hommes sont eux moins souvent encombrés, y compris par un sac à main, ou un sac de courses. En 2015, dans une étude du Credoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie), 85% des femmes déclaraient prendre en charge les courses quotidiennes dans leur couple. « Ce n’est pas en se voilant la face qu’on fera avancer les choses, assène Léa. A partir du moment où on rend plus facile ces tâches, on libère du temps aux femmes pour faire autre chose. C’est déjà un premier pas vers le rééquilibre ». Pour la présidente de FéminiCités, l’aménagement urbain du futur devrait prendre en compte la gestion spécifique par les femmes des rythmes professionnels et familiaux.

La place Jean Jaurès, au cœur du quartier de La Plaine, est très peu éclairée la nuit / Photo C. H.

Parmi les points à améliorer, qui permettraient aux femmes de circuler plus tardivement, l’éclairage public la nuit. Justine vit à La Plaine, quartier sur les hauteurs du centre-ville de Marseille. La place en bas de son domicile, très animée et fréquentée par les familles le jour, change de visage la nuit. Certains lampadaires ne fonctionnent pas, la place est plongée dans le noir et presque exclusivement fréquentée par des hommes. Justine préfère éviter l’endroit. « Je cherche les zones lumineuses et où il y a du monde ». Elle fait donc le tour de la place pour regagner son domicile, en empruntant les trottoirs bien éclairés et en gardant toujours un œil sur son environnement. « Une seule ombre qui bouge, un seul claquement, un cri….j’ai une montée en pression, la boule au ventre. Ça redescend vite parce qu’au final ce n’est rien (…) mais c’est usant à la longue ».

La nuit est problématique pour les femmes, car l’obscurité accroît leur sentiment d’insécurité. Le manque de transports nocturnes est également pointé du doigt, car il réduit la mobilité des femmes, peu enclines à marche seules la nuit. « J’assume totalement mon budget Uber ! » sourit Clara. Cette native de Paris, qui a accepté d’être filmée dans l’un de ses trajets quotidiens (voir vidéo ci-dessous), a adopté Marseille il y a bientôt trois ans. Elle adore la ville mais avoue éviter des zones entières la nuit, préférant sacrifier une partie de son budget pour payer le taxi afin de rentrer chez elle en toute sérénité après une soirée. La journée, ce sont les rues étroites aux bâtiments très hauts qui la gênent, ainsi que les terrasses des cafés qui débordent parfois sur le trottoir. « Ce sont en très grande majorité des hommes qui sont assis, explique-t-elle. A Belsunce (quartier du centre-ville, NDLR), tu as l’impression qu’ils attendent juste ton passage, et qu’ils te suivent du regard ». Dans ces endroits où elle ne se sent pas à sa place, Clara accélère le pas, regarde droit devant elle et met ses écouteurs, stratégie d’évitement largement utilisée par les femmes.

« On est soumis au regard des autres »

Clara aime se balader dans Marseille, mais elle peine parfois à apprécier son environnement. Elle nous emmène sur l’une de ses promenades préférées, un dimanche après-midi, dans le centre-ville de Marseille.

Se réapproprier l'espace public
Bowl du Prado, Marseille / Photo C. H.

En 2014, dans une interview au Madame Figaro, le géographe Yves Raibaud déclarait que « les inégalités sont construites au sein d’un espace public imaginé par et pour les hommes ». Ce spécialiste de la géographie du genre faisait référence aux urbanistes, architectes et décideurs politiques chargés d’organiser le territoire, souvent des hommes. Après les élections municipales de 2014, les femmes ne représentaient que 16,1% des maires en France. Le pourcentage tombait à 14,6% pour les villes de plus de 100.000 habitants. Les élus sur lesquels reposent une grande partie des décisions concernant l’urbanisme sont donc en majorité de sexe masculin.

« Ce sont toujours des hommes qui construisent et qui gèrent les villes, dit Yves Raibaud. L’intérêt général se confond ainsi avec l’intérêt des hommes, même s’ils s’en défendent parfois, pensant sincèrement construire une ville pour toutes et tous. » Cette domination masculine de l’espace se retrouve par exemple dans les noms de rues. En 2014, 2% des rues françaises portaient le nom d’une femme, selon une enquête de l’ONG Soroptimist. Une statistique que Jean-Luc Ricca, conseiller municipal LR et président de la commission des noms de rue à Marseille, compte faire mentir dans sa ville. Depuis son arrivée à la tête de la commission, en 2014, 46 voies ont reçu un nom de femme, soit plus de 25% des nouvelles attributions de noms. « Je ne compte pas en rester là, déclarait-il en janvier dernier à La Provence. Il faut que l’on tende vers la parité tout en justifiant ces propositions afin d’être le plus représentatif de la population ».

Le budget consacré aux équipements sportifs contribue également à reproduire des stéréotypes de genre et participe à une structure sexiste de la ville. Chercheur au CNRS, Yves Raibaud a mené une longue enquête à Bordeaux, au terme de laquelle il a conclu que « 75% du budget loisir des villes était alloué aux garçons ».

Les équipements sportifs nouveaux comme les skateparks ou les citystade ne sont pas, sur le papier, destinés spécifiquement aux garçons. Mais les loisirs qui s’y pratiquent sont « chargés en stéréotypes de genre », analyse Léa Delmas. Dans la pratique, ce sont les hommes, particulièrement les jeunes garçons et adolescents, qui vont se rendre sur ces espaces et se les approprier, excluant automatiquement les filles, et reproduisant ainsi les stéréotypes de genre qui structurent la ville. En 2017, la Ville de Marseille et le Département des Bouches-du-Rhône ont ainsi investi 590.000 euros dans la rénovation du mythique bowl du Prado, où se pratiquent le skateboard, le roller et le BMX. Isolé à l’est de la ville, près de la plage, le bowl est peu fréquenté par les femmes. Il en va de même pour les terrains de football, jusqu’à l’Orange Vélodrome, célèbre stade de Marseille, dont l’ambiance peut être anxiogène pour les femmes. En 2016, une tribune de supporters de l’OM déployait par exemple une banderole sexiste dans les tribunes, adressée à Margarita Louis-Dreyfus, alors présidente du club. En France, les grands stades ne sont d’ailleurs fréquentés qu’à hauteur de 3% par les femmes, selon les recherches menées par Yves Raibaud. L’enjeu, pour une ville plus égalitaire, est non seulement les travaux portant sur l’architecture et l’aménagement urbain, mais aussi la réappropriation, par les femmes, des lieux publics.

« Il n’y a pas de solution miracle »

Au sein de FéminiCités, Léa Delmas organise des actions de réappropriation de l’espace public par les femmes. Avec les membres de son association, elle se rend dans les cafés peu fréquentés par les femmes et ouvre le dialogue, échange avec les hommes présents, pour tenter de comprendre cette absence des femmes. Mais pour la jeune femme, qui travaille aussi avec les collectivités et les responsables politiques, « Il n’y a pas de solution technique miracle. Quand on va voir les élus, ils attendent qu’on leur dise de faire comme-ci ou comme-ça. Mais il y a aussi la question de l’animation de l’espace. »

Pour ramener les femmes dans certains lieux, il ne faut pas seulement en changer l’éclairage ou la configuration. « S’il suffisait de changer l’espace, ça serait facile, sourit Léa. Il y a aussi une question de mentalité, de pédagogie, il faut réfléchir à comment animer l’espace pour faire en sorte que les femmes se sentent légitimes ». A Paris, dans le 18e arrondissement, l’EGP 18 (Espace de Glisse Parisien) organise chaque mardi, des initiations au skate et au roller…réservées aux filles. Un espace de ce grand skatepark leur est entièrement dédié durant 1h30. Léa, qui est allée observer les effets de ce créneau non-mixte, en retire beaucoup de positif. D’abord, car en ayant un créneau alloué à elles seules, les jeunes filles n’ont aucune crainte à se rendre au skatepark, à chausser les rollers et à se lancer sur les rampes. Ces plages horaires féminines permettent également de mettre en pratique la pédagogie indispensable pour changer les mentalités. Autour de l’espace réservé aux élèves féminines, des garçons circulent. Échanger avec eux, leur expliquer pourquoi ces créneaux non-mixtes existent, peut les amener à une réflexion sur la domination qu’ils exercent, consciemment ou non, sur les lieux de loisirs et de sports. Avec la mise en place de l’initiation féminine, Léa a d’ailleurs constaté une augmentation de la fréquentation du skatepark par les filles lors des autres créneaux, mixtes. Un progrès qui la fait sourire. La jeune femme, dont l’association fourmille de projets et a récemment étendu ses actions à Lyon, après avoir débuté à Paris, est optimiste. La sensibilisation aux thématiques de genre dans la ville, cheval de bataille de FéminiCités, n’est qu’au début de son histoire, et pourrait influencer la manière de construire les villes dans un futur proche.

Camille Huppenoire