Un gars une fille : quand la communication politique fait genre

par Manon Labat

Un gars une fille : quand la communication politique fait genre

Un gars une fille : quand la communication politique fait genre

Manon Labat
18 novembre 2016
Si, officiellement, les conseillers en communication politique ne font pas de distinction entre un homme et une femme, des différences existent dans les conseils donnés aux deux sexes. Des conseils officieux qui cherchent à contrer un sexisme encore omniprésent en politique. Jonathan Debauve, conseiller en communication de Najat Vallaud-Belkacem, décrypte pour nous ces boucliers qui permettent aux candidates de slalomer entre critiques déplacées et misogynie.

« De quelle couleur sera le fond du plateau ? Bleue ? Non c’est pour choisir la couleur de la robe de notre candidate. Merci. – Nathalie, mets la rouge ! »

Le jour du premier affrontement politique des primaires des Républicains sur TF1, les cravates des candidats différaient autant en couleur qu’en matière. Les styles se distinguaient sur quelques détails. Nathalie Kosciusko-Morizet avait misé sur une robe rouge, pour se démarquer de ses adversaires. Alain Juppé, quant à lui, dégainait son costume estimé à une valeur de 6000 euros (selon Marc Beaugé, rédacteur en chef de Society), à l’image d’un Superman tout feu tout flamme, déchirant son t-shirt pour laisser paraître son symbole emblématique.

Mais c’était sans compter la cravate couleur Bordeaux de François Fillon, portée à nouveau le soir du débat final contre Alain Juppé, et finement copiée par son adversaire. Une manière pour le Maire de la ville des fameux vins, de faire scintiller la couleur phare de son royaume.

Les costumes de nos super-héros étaient confectionnés dans le moindre détail par leur conseillers en communication, à l’image de Lucius Fox, fidèle homme de main de Batman.

Le style vestimentaire était donc parfaitement étudié. La manière de s’exprimer, elle, était parfaitement sous contrôle. La gestuelle, totalement maîtrisée. D’autant plus pour une femme.

Et si ces conseils étaient genrés ?

Hors débats, quels sont les détails mis en avant pour un homme, puis pour une femme ? Alain Juppé ne cesse de se rapprocher des jeunes, veste de costard sur l’épaule, « à la cool », en confiant « aller boire une bière avec sa femme le jour où il mettra un pied à l’Elysée. » Une mise en scène bien étudiée du cercle familial. Tout comme Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron, qui mettent mutuellement leur conjointe respective en valeur.

Emmanuel Macron et sa femme Brigitte à la une de Paris Match

Et pour une femme ? Rama Yade, Nathalie Arthaud, Marine Le Pen… est-ce que l’on entend autant parler de leurs compagnons ? De leurs enfants ? Les mettent-elles en avant pour donner un côté plus « proche » du « peuple », incitant un élan de compassion, les rendant humaines ? Quelles sont les petites combines de leurs conseillers en communication pour les rendre à la fois féminines et charismatiques ? Et pour éviter les pièges d’un sexisme toujours omniprésent ?

Jonathan Debauve, conseiller en communication de Najat Vallaud-Belkacem, l’assure, le système de communication d’une femme est cent fois plus décrypté que celui d’un homme. Les personnes sont plus vigilantes aux tenues des femmes politiques, à leur sourire et à leur aspect physique. La communication n’est pas différente officiellement. Mais quelques conseils sont donnés aux femmes de pouvoir pour slalomer entre les remarques sexistes et les atteintes à leur vie privée. En voici quelques bribes :

Le conjoint et la famille

Mettre sa vie familiale ou son conjoint en avant relève toujours, dans un premier temps, de la décision du principal intéressé : l’homme ou la femme politique en question. Mais Jonathan Debauve le confie, « ce n’est pas un choix anodin, c’est certain. Mais généralement on déconseille à une personnalité politique de mettre en avant sa famille, c’est un risque qui peut être rapidement mal interprété, surtout vis à vis d’une femme, qui est plus facilement attaquée. » Le conseiller en communication le déplore, « c’est malheureux mais on reste dans une société extrêmement sexiste, surtout dans le milieu politique. Les mentalités évoluent peu à peu, mais l’ensemble des femmes politiques, même celles qui ne prétendent pas à la présidentielle, comme Christine Lagarde, Rachida Dati, Marisol Touraine ou encore Najat Vallaud-Belkacem, protègent beaucoup leur vie privée et leur cercle familial. Surtout lorsqu’elles accèdent à un poste qui n’était alors jamais occupé par une femme. Comme celui de ministre de l’Education Nationale… ou celui de présidente de la République. »

La tenue

La tenue d’une femme est également beaucoup plus étudiée que celle d’un homme. Les femmes étant sous-représentées dans cette élection à la présidentielle, les tailleurs et les robes sont forcément plus notables au premier regard qu’une rangée similaire de costards. Les seuls conseils à donner sont plus pragmatiques, comme par exemple celui de faire attention à une chaise assez haute avec un panel de journalistes placés en dessous. 

Si le conseil d’éviter les tabourets placés en hauteur est souvent dispensé, il ne semble en rien innovateur. Il suffit d’être une femme et d’avoir ne serait-ce que porté une jupe une seule fois dans sa vie pour s’en douter. Mais les conseillers ne peuvent jamais se permettre d’oublier de le préciser. Les yeux lasers des Super-Vilains scrutent chaque détail pour faire d’un moment de relâchement une kryptonite sans précédent. C’est pour ça que le décolleté reste l’une des priorités en matière de « tenue ». Il ne doit, surtout, pas être trop profond.

Najat Vallaud-Belkacem crédits photo : actupol30-blog.fr
Najat Vallaud-Belkacem crédits photo : actupol30-blog.fr

Nous pouvons nous remémorer l’article paru sur lepoint.fr l’année dernière, écrit par Jean-Paul Brighelli. Celui-ci attaquait Najat Vallaud-Blekacem sur le soutien-gorge qui dépassait très légèrement de son t-shirt lors d’un passage à l’Assemblée Nationale. Un léger morceau de dentelle tout de suite assimilé à une « stratégie de communication vieille comme le monde. » Il est certain que si un délicat panel du slip de Nicolas Sarkozy dépassait légèrement de son pantalon, il serait seulement moqué le temps d’un « Quotidien » sur TMC, mais jamais un « écran de fumée » n’aurait été évoqué pour « aveugler nos députés« . 

La gestuelle et la posture

Au même titre que la « tenue », le moindre geste peut prêter à confusion. On peut, cette fois-ci se remémorer l’affaire du stylo. Lorsqu’un élu, Hugues Foucault, maire d’un petit village breton, s’était permis un tweet plus ou moins équivoque lors d’une séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale en 2013 :

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Cette affaire avait soulevé un tollé général, et que le maire s’était rapidement excusé auprès de la ministre avant d’effacer son tweet, elle remettait instantanément en question l’interprétation de gestes anodins employés par une femme de pouvoir. Propulsant de nouveau les conseillers en communication au garde à vous concernant les conseils à prodiguer aux femmes, malgré leurs tenants sexistes.

La coiffure

La coiffure, quant à elle, serait presque plus importante que la tenue. Une femme politique fait généralement plus attention et reste tirée à quatre épingles, un cheveu dépasse rarement du cadre. L’aspect « négligé » leur est plus facilement attribué. Un homme est en revanche jugé sur sa barbe, comme Emmanuel Macron qui est souvent passé au crible sur ce point. Les cheveux entrant rarement en compte, Jonathan Debauve s’étonne d’ailleurs du déferlement envers la chevelure de Donald Trump, « c’est la première fois qu’un homme est attaqué sur sa chevelure. Alors que chaque femme s’est au moins pris une critique dans les réseaux sociaux. » A noter que le crâne dégarni d’Alain Juppé à tout de même déjà été souligné par Gilbert Collard, député FN du Gard et Secrétaire Général du Rassemblement Bleu Marine, qui comparait Emmanuel Macron à un Alain Juppé « plus jeune et plus chevelu ». Les sourcils de François Fillon sont, quant à eux, rarement épargnés par les humoristes.

La voix

Un autre point primordial. Peut-être l’un des plus centraux en communication. Les hommes, naturellement, sont moins contraints de faire attention à leur voix face à un micro. Si les plateaux télé sont jugés plus adaptés pour le discours d’une femme, dans une émission de radio le travail est plus fastidieux. La communication politique s’appuie énormément sur le travail de la voix. Trouver la bonne tonalité, pour une femme, est toujours plus complexe que pour un homme. Une femme est plus durement jugée, et la tonalité de sa voix peut être mal interprétée. « Si elle parle un peu fort, on pourra penser qu’elle s’énerve. Toutes les femmes politiques sont amenées à travailler là-dessus pendant leur carrière. Même Christiane Taubira se force à ne pas élever sa voix lorsqu’elle a un micro devant elle. Tandis que lorsque Manuel Valls s’énerve, on a plus une sensation de présence, la tonalité ne bouge pas trop. La voix, la tonalité, c’est primordial », insiste Jonathan Debauve.

Une légitimité à chaque fois remise en question

Le travail des communicants est de veiller à ce que l’ensemble de ces détails (la posture, la tenue, les cheveux, la voix etc) n’interfèrent pas avec le message que le personnage politique en question souhaite transmettre. Il s’agit de neutraliser les parasites qui peuvent interférer dans les sujets de fond, et éviter à tout prix que le sujet revienne vers la vie privée ou le style de l’orateur. Ces détails de façade sont d’autant plus étudiés sur des candidats à la présidentielle, principalement les femmes, jamais à l’abri de pâtir d’une réflexion sexiste visant à lui faire perdre une certaine légitimité à prétendre au poste qu’elle convoite. Faire des conseils en communication politique qui diffèrent en fonction du sexe n’est pas sexiste. C’est le milieu dans lequel les communicants doivent s’adapter qui l’est cruellement. Au mois de mai, un article paru sur le site theconversation se questionnait sur la minimisation de la question du sexisme en politique. Cet article de Virginie Martin réagissait à l’affaire Denis Taupin, et particulièrement à la déclaration du député LR Pierre Lelouche, qui refusait de réagir à ces « histoires de bonnes femmes » lorsqu’il était interrogé sur l’harcèlement sexuel et le sexisme en politique.

La problématique reste la même quant au traitement des candidates à la présidentielle en communication. Si les femmes peuvent jouer de leur féminité pour mettre en avant leur statut de femme et s’en faire une arme (cf la rose de la nouvelle affiche de Marine Le Pen, signe de féminité), le fait que leur système de communication soit cent fois plus décrypté que celui d’un homme montre que leur légitimité à prétendre à un poste de pouvoir est continuellement remis en doute. Et comme l’explique Virginie Martin dans son article « Sexisme politique, sexe social » paru sur le site theconversation, « ce sexisme ambiant les fait apparaître comme des êtres déterminées et vus par rapport à leur genre et non par rapport à leur légitimité ; les cas de sexisme renvoient perpétuellement la femme à sa chair. » L’occasion pour certains détracteurs de focaliser d’avantage l’attention sur le paraître du candidat que sur le contenu de son programme.

QUIZZ : Par qui ont été dites ces phrases sexistes ?

Manon Labat

@manon_labat