Vague féministe sur les murs de Marseille

par Marie Allenou

Vague féministe sur les murs de Marseille

Vague féministe sur les murs de Marseille

Marie Allenou
Photos : Margaux Barou, Solène Leroux
28 novembre 2019

Avant la manifestation du samedi 23 novembre, le collectif « Collage Féminicides Marseille » a organisé une action de collage de grande ampleur. Le principe : couvrir le centre-ville de Marseille de messages contre les violences sexistes et sexuelles. J’ai passé la soirée du vendredi 22 novembre aux côtés du collectif, comme féministe et comme journaliste.

Sous une pluie battante, j’arrive à l’adresse indiquée sur l’événement Facebook. En réalité, je suis redirigée plus loin par une des membres les plus investies du collectif « Collages Féminicides Marseille ». L’action est illégale, pas question que le local soit compromis. D’habitude, elles sont une dizaine à coller des messages sur les murs de la ville de Marseille. Ce soir, grâce à la communication sur les réseaux sociaux, plus d’une trentaine de personnes ont répondu présentes, des femmes surtout, mais aussi quelques hommes. D’abord impressionnée, je suis très vite mise à l’aise par les membres du collectif.

Comme moi, certaines sont novices, et s’investissent pour la première fois. Mais la majorité a déjà collé au moins une fois avec le collectif. « Cette action est la seule qui me semblait accessible. Un collage, tout le monde peut le faire et c’est anonyme. Et puis cela correspondait aussi à mon emploi du temps » témoigne An.

Au commencement : les réseaux sociaux

J’ai découvert ce mode d’action sur Facebook et Instagram, où se répandent des comptes et photos de collages depuis septembre dernier. C’est notamment sur Facebook que j’ai pu établir un premier contact avec les colleuses marseillaises. A posteriori j’ai découvert que, bien plus que Facebook, Instagram joue un rôle prépondérant de visibilité pour le collectif.

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Avant le rendez-vous, une des organisatrices a pris le temps de m’expliquer l’histoire de cette action, dont je n’avais aucune idée jusqu’alors. L’esthétique de ces collages, lettres noires sur fond blanc, vient de Marguerite Stern, ancienne militante Femen. C’est à Marseille qu’elle a commencé à coller des messages, sur les murs de la Plaine notamment. Messages que je croisais quasi quotidiennement au printemps dernier. Assumant cette filiation, les colleuses marseillaises veulent pourtant s’en détacher. « Elle a eu des propos islamophobes et transphobes que nous condamnons » affirme le collectif, qui se rapproche du féminisme intersectionnel.

Une action hautement symbolique bien qu’illégale

Retournons dans le petit local. Il est 19h30, une des habituées nous explique rapidement le principe de l’action et nous fait lire des conseils en cas de rencontre avec la police, notés sur un smartphone. À Marseille, contrairement à d’autres villes comme Paris, le rapport entre colleuses et policiers est plutôt apaisé. « On a croisé une seule fois la police et ils nous ont dit « Ah, mais c’est vous qui collez ?! »» s’amuse l’habituée.

Toutes semblent déterminées.« Je ne vois pas en quoi un collage qui sensibilise pose problème » s’indigne An. De mon côté, je suis peu impressionnée par le mot « illégalité », l’action ne faisant de mal à personne, au contraire.

« On comprend qu’on ne va pas changer les choses avec des collages, me confie une des organisatrices, mais cette action est doublement symbolique. D’abord, on reprend nos droits sur la rue en tant que femmes, on se sent fortes. Et puis, mettre des messages sur les murs c’est aussi briser le silence. On fait sortir les féminicides de l’intimité des maisons. »

Après la théorie, la pratique

Chaque groupe se munit de son matériel : colle, seaux, pinceaux, messages à coller, et nous voilà parties. Il est presque 20 heures, la nuit est tombée mais les rues sont encore remplies de monde. La pluie finit par nous laisser tranquille et nous pouvons coller sereinement. Mon groupe se dirige vers le cours Estienne d’Orves et le Vieux Port.

Des passant-es s’arrêtent pour nous regarder et parfois nous parler. Tous et toutes sont bienveillant-es, entre curiosité et soutien affiché. Je suis agréablement surprise, parfois amusée par les réactions de certain-es passant-es. « C’est bien ce que vous faites » commente un homme alors que l’on colle « Amour ≠ Violence ». Mais tous les Marseillais ne sont pas aussi acquis à la cause féministe. Le lendemain, alors que je passe près du Vieux Port, certains de nos messages ont été arrachés.

Au delà de la symbolique

Une chose m’a frappée durant cette soirée : la grande amitié qui liait toutes ces femmes. Du début à la fin, toutes avaient le sourire, riaient les unes avec les autres, même si elles ne se connaissaient pas il y a encore dix minutes. J’y ai été reçue avec une grande bienveillance et m’y suis immédiatement sentie accueillie. Je finis la soirée les mains pleines de colle, mais portée par une nouvelle énergie.

Elles brisent le silence mais aussi leur solitude, dans un monde où être féministe n’est pas toujours bien perçu par l’entourage. Rencontrer des femmes féministes qui partagent la même lutte, voilà l’autre sens de ces actions nocturnes. « On rencontre des gens c’est cool, on se fait des copines avec qui on fait une activité en groupe le soir, ensemble. » s’enthousiasme Ar, une colleuse. Ce qu’elle résume en un mot : « sororité ».

Marie ALLENOU