XV féminin : Irréductibles Marseillaises

par Justine SAINT-SEVIN

XV féminin : Irréductibles Marseillaises

XV féminin : Irréductibles Marseillaises

Justine SAINT-SEVIN
28 mars 2018

14h55. Le claquement des crampons sur le carrelage raisonne dans les vestiaires du stade Couderc. Bras-dessus bras-dessous les joueuses du Rugby Club Marseillais écoutent le discours de leur capitaine du jour. A 15h elles affrontent Ampuis, dernière de leur poule de fédérale 2. Les Olympiennes, dauphines des indétrônables Toulonnaises espèrent s’imposer et faire un pas de plus vers les phases finales du championnat. Un rêve inaccessible, il y a encore quelques mois. Lâchées par leur ancien club à deux semaines de la saison, staff et joueuses ont remué ciel et terre pour continuer à exercer leur passion. « Les ingérables » ont finalement trouvé refuge dans les quartiers nord d’une ville 100% foot.

Seules contre tous
Joueuses et staffs après leur victoire 15/0 face à Ampuis. (Justine Saint-Sevin)

« Ils nous ont jetées comme des malpropres », souffle Caroline. La trois-quart centre du rugby Club Marseillais, une part de quiche à la main bien méritée après la victoire du jour de son équipe, est lovée dans le canapé noir de la salle de réception du stade Roger Couderc. Son discours d’avant match a eu l’effet escompté. Survoltées, la jeune femme et ses coéquipières n’ont fait qu’une bouchée de leur adversaire du jour : Ampuis. Un solide 15/0 et voilà le RCM parfaitement placé dans la course aux phases finales. Une revanche pour le groupe, pourtant à deux doigts de faire une croix sur sa saison rugbystique il y a quelques mois.

En effet, Caroline et ses coéquipières reviennent de loin. Ce « ils » dont elle parle désigne l’ancien club des joueuses du RCM, l’entente Provence Rugby-SMUC. Ces deux clubs, l’un aixois et l’autre marseillais avaient décidé de collaborer pour lancer en 2015 une équipe féminine à XV. Aventure à laquelle participaient depuis plusieurs saisons les joueuses. Si dès la fin de saison dernière, les rumeurs d’un éventuel arrêt de l’aventure féminine à XV courraient, ce n’est que le 22 août dernier à deux semaines du début du championnat que le couperet est tombé.

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Une annonce indirecte par voie de presse laissant les joueuses orphelines et vécue comme une véritable trahison. « La moindre des choses aurait été de jouer franc jeu et de nous prévenir plus tôt qu’on ait le temps de se retourner. 40 filles prêtes à jouer apprennent à deux semaines du début de la saison qu’elles n’ont plus de club et ne pourront donc pas participer à la compétition. On parle souvent des valeurs du rugby… Mais humainement les choses n’ont pas été bien faites », regrette l’étudiante de 25 ans.

Après une courte concertation, la décision est unanime : pour la majeure partie du groupe, arrêter le rugby et la compétition est inenvisageable.

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Réalisation, montage (Justine Saint-Sevin)

Commence alors une véritable course contre la montre pour le staff et les joueuses. Il faut trouver dans une même zone géographique et au pays du foot, des clubs de rugby dotés de structures capables d’accueillir une nouvelle équipe. Et ce, avant le début du championnat si le groupe veut pouvoir participer à la saison en fédérale. La quête prend des allures de croisade. « Avec le staff on a écumé au moins 4, 5 clubs qui auraient pu nous accueillir. Vitrolles, le RCM et Huveaune qui a déjà une équipe féminine à 7 se sont rapidement dégagées. »

20 000€ la saison

Mais pour un club, engager une équipe en compétition a un coût. Afin de ne pas perdre le temps qu’elles n’ont pas et d’éviter un autre refus motivé par un manque de moyens, les joueuses décident de faire les comptes et d’élaborer un budget prévisionnel. Déplacements les jours de matches, licences, part financière allouée à la Fédération, c’est approximativement 20 000€ qu’il faudrait débourser pour une saison.

Le temps presse. Maintenant, il faut convaincre. Pour marquer le coup et continuer à exercer leur passion, Caroline et une coéquipière partent à la rencontre de la présidente du RCM, Jacqueline Frilet. « Notre coach principal était licencié là-bas. C’est un club familial avec à sa tête une femme. On s’est dit qu’aller la voir en personne serait le moyen le plus efficace de nous faire entendre et de la toucher. »

L’initiative est payante. Profondément émue par cet entretien la présidente donne son accord au plus grand soulagement de la petite troupe.

Les seniors filles, fanion du RCM

Ainsi, du haut de ses cinq ans d’existence, le RCM situé dans les quartiers nord de Marseille, fait de l’équipe féminine son étendard.« C’était un objectif à terme d’aligner une équipe féminine, mais il est arrivé bien plus vite que prévu. Généralement, il y a l’école de rugby, puis les seniors masculins avant les féminines. Après tout, on casse les codes et c’est tant mieux », glisse dans un sourire la Présidente du RCM, seule femme à la tête d’un club de rugby dans le département.

Jacqueline Frilet, présidente du Rugby Club Marseillais créé en 2013. (Justine Saint-Sevin)

« Quand l’humain est au cœur du projet »

Avec une telle devise et un objectif de cohésion sociale comme ADN du club, sauver la dernière équipe à XV du département est apparu comme une évidence pour la présidente. « Ça s’inscrit dans l’âme du club, le social, l’humain. Le rugby est pour moi un formidable vecteur éducatif et d’intégration. Vous vous retrouvez face à deux jeunes filles pleine de fraîcheur, de passion, de détermination. Derrière elles 40 autres, de tous âges, de tous horizons ultra motivées. L’équipe est complète. Comment dire non? »

Mais Jacqueline Frilet le concède, elle a d’abord pesé le pour et le contre. « Bien sûr qu’il a fallu réfléchir quelques minutes pour ne pas lancer une promesse pouvant mettre le club en danger. Le club est jeune et notre premier objectif c’était d’assurer l’école de rugby, les aides aux devoirs, la sensibilisation dans les écoles du secteur pour faire tomber les préjugés autour du rugby avant tout. Je me suis demandée si on n’allait pas avoir un problème de budget. Les deux qui les ont lâchées doivent avoir 10 fois plus d’argent que nous… »

Une problématique que la présidente expose sans tabou aux deux joueuses. S’ouvre alors une courte négociation. « On avait vite réalisé que rejouer en fédérale 1 serait compliqué. Du coup, on a proposé au club de jouer en Fédérale 2. Nous, tout ce qu’on voulait c’était retrouver la compétition, ensemble et à XV pour que tout le monde puisse jouer. Du 7 avec un tel groupe ce serait du gâchis et frustrant pour celles qui restent en tribune le jour des matches », assène Caroline. Le staff de leur ancien club, Lucas Martinez et ses adjoints se joignent à l’aventure bénévolement.

Dès lors un accord de principe est trouvé. Rapidement, les dirigeants reviennent vers les filles pour leur annoncer qu’elles sont assurées de jouer jusqu’en décembre. Une première étape de franchie mais les coéquipières de Caroline comptent bien aller au bout de cette saison et multiplient les initiatives pour ramener de l’argent et limiter au maximum les coûts pour leurs nouvelles couleurs.

Une implication quotidienne pour survivre

Malgré tout, le combat n’est pas terminé pour « les ingérables », affublées de ce surnom par leur ancien club. « C’était dur d’entendre – au vu de l’argent dans les caisses on peut seulement vous garantir de jouer jusqu’en décembre ». Une nouvelle fois, les coéquipières se concertent : comment rapporter de l’argent ? Crowdfunding, ventes de chocolats des initiatives plus ou moins lucratives…« D’une, il fallait avoir des résultats sur le terrain ce qu’on a réussi en terminant première de la poule fin décembre. Et de deux, aider le plus possible financièrement le club », relate Caroline.

Émerge alors l’idée du calendrier. « Le club nous a trouvé un sponsor, nous le photographe. »

Vendu 10€ l’unité, ces calendriers ont permis de récolter près de 3200€. Insufflés dans la cagnotte du club, le RCM a pu offrir à son équipe sénior un tout nouveau jeu de maillots.« C’était assez cocasse de commencer la saison en jouant pour le RCM mais avec les maillots que notre ancien club avait bien voulu nous laisser. »

Les joueuses du RCM sous leurs nouvelles couleurs lors d’une rencontre en Corse. (Réalisation Justine Saint-Sevin, Photo Fabienne Crespy-RCM)

Mais ce n’est pas tout. En plus de se livrer corps et âme sur papier et sur le pré, les joueuses n’hésitent pas à donner de leur temps. De 19 ans à 38 ans, qu’elles soient mamans, ingénieures, professeures ou étudiantes toutes mettent la main à la patte pour garnir la collation d’après-match à domicile, véritable institution du rugby. Sucré, salé, mets faits maison ou achetés en catastrophe au supermarché, tandis que d’autres comme Manon et Jeanne, les deux sœurs de l’équipe, donnent avec enthousiasme un coup de main derrière le bar.

Réalisation Justine Saint-Sevin

« En plus de ça les filles se déplacent presque exclusivement en covoiturage. Elles ont eu un bus une ou deux fois seulement. Leur implication est totale dans le club. Et dire que d’après le club Provence elles étaient ingérables. Malgré les enfants, le travail de certaines, les longs déplacements, elles ne rechignent à rien ! C’est un groupe hyper solidaire » partage satisfaite la présidente Jaqueline Frilet. Et une fois encore, leurs bonnes intentions sont récompensées. « En janvier le club nous a dit : « on peut vous garder c’est réussi. » Vous allez pouvoir finir la saison. C’était une joie indescriptible vraiment », livre Caroline les yeux pétillants.

Bien placées en championnat, Caroline et ses coéquipières ont leur destin entre les mains. Avec seulement deux petits points d’avance sur les Nîmoises avant la dernière journée, les Marseillaises seraient bien avisées de l’emporter face à Nice pour s’assurer une participation aux phases finales du championnat. En effet, en cas de défaite, ce sont les Nîmoises qui pourraient coiffer au poteau l’unique représentante des Bouches-du-Rhône. Un scénario que les joueuses ne veulent pas envisager. Après tant de péripéties et de galères une qualification sonnerait comme le final rêvé d’une saison qui n’aurait pu jamais débuter. « Les ingérables » n’ont pas fini de faire parler d’elles.

Source : http://www.rugbyfederal.com/

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