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Éourres, le village impossible

Considéré par certains comme la référence des éco-villages, Éourres et ses utopies vivent des années compliquées. Entre une école qui manque d’élèves et une démocratie participative difficile à assurer, la commune est menacée. Ballade chronométrée dans les rues d’Éourres à la rencontre de ses habitants qui y croient encore.

village de haut avec arbres

11h38

Découvrir Éourres, ça se mérite. La route n’en finit plus et la patience des plus téméraires est mise à rude épreuve. Les petits chemins de pierres et de terre se succèdent et ne cessent de grimper. Jusqu’au moment où le panneau indiquant l’entrée du village d’Éourres apparaît à travers la brume matinale. La traversée du village ne prend que deux ou trois minutes. Impossible de se perdre dans la commune : il n’y a qu’une artère principale. Au bout d’une allée qui surplombe le village, une maison ronde en pierre se dresse fièrement : celle d’Yves Michel, habitant d’Éourres depuis 1984 et ancien maire de la commune. Une grande pièce circulaire comme salon et partout des baies vitrées, des instruments de musique d’un autre temps et une grande cheminée créent une atmosphère très apaisante. Autour d’une table, le plus ancien des éourriens nous raconte l’histoire de son village.


12h03

Une histoire qui commence par des sons. Parmi les bruits de la campagne, s’échappent souvent quelques notes de musique car Éourres est un village d’artistes. Yves ne déroge pas à la règle. Autodidacte, il a appris à jouer de la guitare, du ukulélé, du piano … mais aussi d’un étrange demi-cercle métallique : le rav drum. Le son qu’il produit est comme enchanteur, et beaucoup l’utilisent pour entrer en méditation.


12h47

Une histoire d’hygiène de vie aussi. Les trois quarts des éourriens sont végétariens et presque tous mangent bios. Beaucoup de gestes du quotidien sont adoptés par les habitants. Le bac à compost est presque une obligation morale : chacun a le sien. Les épluchures et autres restes de nourriture vont directement dans ce petit récipient fait maison entreposé dehors et se décomposeront pour pouvoir servir d’engrais naturel.

yves michel compost


13h55

Parmi les maisons faites en vieilles pierres ou en bois, un étrange bâtiment interpelle : un grand hangar fait de tôles et de plastique. C’est en fait le garde-manger de tout le village. Chacun peut venir se servir en fruits et légumes frais sans caissier ni caméra, L’occasion de découvrir un système basé sur la confiance, auquel tout le monde se plie avec discipline.


14h29

Un mode de vie rythmé par l’harmonie collective et vivre-ensemble. Pourtant, une fausse note vient déjà ternir le décor. De plus en plus d’éourriens quittent le village et les nouveaux arrivants ne sont que « de passage ». Mathieu a posé son baluchon ici il y a quelques semaines. Il devait au départ y séjourner quelques semaines pour découvrir l’éco-village et prendre un peu de recul par rapport à sa vie de tous les jours. Mais il n’a pas réussi à partir, l’envie de rester était trop forte.


15h26

Une nouvelle question se pose : sur la dizaine d’éourriens rencontrés en ce samedi après-midi, beaucoup ont autour de trente ans ou alors sont retraités. Mais pas un seul enfant n’est dans les rues ou dans les jardins. Il y a pourtant bien une école.

La petite école est au cœur des craintes du village. Éourres a fait le pari d’une pédagogie particulière (le modèle Steiner préconise l’apprentissage par le jeu et fait de l’épanouissement personnel de l’enfant une priorité). Un pari qui pose problème à l’Éducation Nationale. Pire encore, le seuil des huit enfants scolarisés n’est pas atteint. En cas de fermeture de l’école, ce serait le village entier qui serait alors en péril et qui verrait les jeunes couples fuir un peu plus encore pour rejoindre les villages voisins, ou Sisteron.

école


16h31

Le village ne compte pas en rester là. Sa botte secrète : la démocratie participative. Mais là encore l’équation est compliquée. « Aujourd’hui c’est Caroline Yaffee qui est maire, elle est aussi tenancière d’un gîte et agricultrice » confie Yves, qui était à sa place, de 1995 à 2001. « J’aimerais que l’on ait une élection sans candidat. On évoquerait ensemble plusieurs sujets et au signal, on pointerait du doigt la personne que l’on juge plus compétente dans ce champ-là. » propose-t-il. « Mais nous faisons partie des quelques 36 000 communes de France, donc il nous faut un maire. » La démocratie participative, adoptée en 1986 donne à chaque habitant une voix. Mais cela sous-entend également, que tout le monde peut et doit s’exprimer dans chaque débat. Une gageure pour cette communauté de près de 130 habitants qui ralentit toutes les décisions prises au sein du village.


18h11

L’heure des adieux. Une dernière plaisanterie d’Yves. « Méfiez-vous des sangliers en descendant ! » Était-ce seulement une plaisanterie ? Nous reprenons le fameux dédale de pierres et de terre mais dans le sens inverse cette fois. Ça n’est pas plus rassurant, d’autant plus qu’il fait déjà nuit noire. Dans les rétroviseurs, Éourres s’éloigne petit à petit et avec lui toutes les découvertes de la journée. Si l’école est en péril et la démocratie participative un échec, les éourriens ne lâchent pas l’affaire et c’est aussi ça leur grande force. Malgré les obstacles, ils restent unis et continuent de proposer des initiatives parfois farfelues pour renforcer le sentiment d’appartenance à l’éco-village. Deux semaines après notre départ, avait lieu la fête de l’hiver où un roi et une reine étaient élus pour la saison à venir. Éourres est vraiment un endroit à part, où le mot « impossible » est tabou.

Anthony Detrier

Avec la participation de Damien Desbordes, Lauren Ricard, Camille Rivieccio et Nicolas Tarrade