Millie Jackson, diva oubliée

Millie Jackson ne compte pas moins de 24 albums studios. Une longue série haletante faite de quelques tentatives bancales de country ou variété, mais jamais de creux. Et puis, les plus belles choses ne sont-elles pas imparfaites ?

Photo de famille. Millie Jackson et ses protégées. /Janette Beckman, 1988

Parler de Millie Jackson aujourd’hui, c’est sortir du temps de l’actualité : l’artiste est muette depuis 16 ans. Mais depuis, la consécration du hip-hop au sommet de la grande écoute est arrivée. Et dans la musique comme au-delà, l’heure est à l’ode des figures féminines qui ont du cran. Deux tendances actuelles qui, sans l’héritage de Millie Jackson, seraient d’une saveur bien plus fade. Il est temps de rétablir à l’artiste la notoriété qui lui est due.

Millie Jackson cinq fois

Chez Millie Jackson, l’accumulation de projets musicaux audacieux, et de collaborations détonnantes (de la pop star Elton John au lover-groover Isaac Hayes), se transcendent par une ligne infaillible : celle d’une soul incroyablement bruted’une voix effrontée, et d’une femme de scène hypnotique.

Une soul woman effrontée

Quoique dise son nom, Millie Jackson n’a rien à voir avec la fratrie Jackson, mise à part le lieu des origines : le Deep South, terreau historiquement ultra-conservateur, et fertile, durant tout le XXe siècle, d’innombrables pépites de la black music. De sa Géorgie natale, Millie Jackson se moque, de son premier album jusqu’au dernier.

S'il fallait ne garder qu'un morceau de Millie Jackson : A Child of God (It's Hard to Believe), 1972

« I know a man / Always chasing after money / It’s hard to believe he’s a child of God »

Dans A Child Of God – It’s Hard To Believe, (Millie Jackson, 1972), la chanteuse plonge dans les tréfonds du mal humain, et peint en toile de fond, l’hypocrisie d’une société obsédée par la religion.

Une femme fatale

Sur le plan du discours amoureux, aucune semblable de Millie Jackson ne peut prétendre avoir exploré des abysses aussi profondes. Parce qu’il n’est jamais question de contemplation ou de pleurnicherie, mais de folie : celle des remords, de la jalousie, du besoin d’affrontement, de tirades romantiques ou bien obscènes. Pour le meilleur et pour le pire.

I'll Be Rolling (Lovingly Yours, 1977)

« I know you love me / But I also know that I give you the time to know you love me / Until then, I’ll be rolling with the punches »

Parmi ces méandres, un thème est récurrent : le triangle amoureux, symbolisé sur la cover de l’album Caught Up (1974). Suzanne Moore, journaliste au Guardian, l’a désigné comme son album préféré.

Il est suivi l’année suivante par Still Caught Up qui, ensemble, forment un tout. On y trouve le morceau Leftovers, qui débute par une conversation sous allures de battle entre deux femmes.

« Tell me how do you feel / Knowing he’s my man / And the love he’s giving you / Is weekend-second-hand ! »

Une artiste visionnaire

Millie Jackson aurait tout simplement inventé le rap. C’est en tout cas ce qu’a déclaré la rappeuse Da Brat, qui partage un morceau sur le dernier album de la chanteuse.

Tout serait peut-être parti d’une technique de captation du public en concert. Millie Jackson a pris l’habitude de déblatérer des discours comiques et impertinents pour introduire ses morceaux. Et parce qu’elle vit toujours ce qu’elle dit quand elle le dit, l’astuce peut s’ériger en processus créatif.

The Rap (Caught Up, 1974)

Dans The Rap (Caught Up, 1974), maintes fois repris et samplé, il n’y a pas de chant, mais une longue trame parlée, comme unique support de l’histoire.

Comme quoi, une plongée dans une artiste quasi oubliée du patrimoine soul des années 1970, peut nous renvoyer le présent en pleine face.

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Clara Martot