« Nés quelque part » : dans la peau de Bilikiss

Installée sur le site du Dock des Suds, l’exposition « Nés quelque part » invite le spectateur à incarner des personnages de différents pays du monde. A vivre jusqu’au 13 novembre.
Grâce aux comédiens, aux interactions et à la mise en scène, le visiteur devient voyageur. © AFD

« Y a personne au Cambodge ? Je vais péter un câble si je suis toute seule… » Des dizaines de lycéens surexcités se pressent dans le hall humide. Ils connaissent déjà leur destination, mais hors de question de s’y rendre sans son meilleur ami. Les échanges de carnet de voyage commencent. Sur le mien, je lis « Bilikiss – Nigeria » et je contemple la photo d’une femme noire qui ne sourit pas. Je parcours rapidement le profil de cette « fille de commerçante ». C’est un personnage fictif avec qui je n’ai a priori pas beaucoup de points communs. Et pourtant, je vais devoir l’incarner pendant plus d’une heure.

Une responsable se lance dans quelques explications : « Vous allez partir dans vos pays d’origines selon le personnage qui vous a été attribué. Pendant votre voyage, vous allez rencontrer et interagir avec des acteurs, je vous prie de bien vouloir jouer le jeu, ne soyez pas timides et laissez-vous guider. » Le public est ensuite invité à entrer dans « l’agora ». La pièce est plongée dans le noir, une vidéo est projetée sur un grand écran rectangulaire. Des acteurs s’expriment face caméra. Il est question d’humanité, d’égalité, de développement durable et de liberté. C’est bien fait, j’ai même quelques frissons. Lorsque la salle s’éclaire à nouveau, des personnages bruyants nous invitent vigoureusement à rejoindre nos pays respectifs. Les acteurs repèrent leurs proies selon la couleur des carnets de voyage.

Le moment est cruel. La classe de seconde qui m’accompagne se voit déchirée, les élèves se séparent difficilement en traînant les pieds. Je n’en mène pas large lorsque je rentre au Nigéria : une petite pièce décorée par des tissus et des affiches de défilés de mode. Les ampoules grésillent, comme si l’électricité allait être coupée à tout moment. Sur une table, des aiguilles, du fil à coudre et des boutons sont éparpillés. Je découvre également les visages des visiteurs qui vont m’accompagner pendant cette aventure: sept lycéennes apeurées et une dame plus âgée.

Faire face au changement climatique dans la peau de Bilikiss

L’actrice, dont j’ignore le nom de scène, nous demande de nous asseoir. Elle joue le rôle de la propriétaire de ce magasin de couture situé en plein Lagos. Sa vigueur et son franc parler nous arrachent des sourires gênés. Elle nous invite à danser et, à ma plus grande surprise, tout le monde s’exécute, emporté par l’énergie de ce personnage haut en couleurs. Entre deux gloussements, les lycéennes essayent tant bien que mal de retrouver leur sérieux. Le calme revient et il est temps pour moi d’écouter l’histoire de Bilikiss, mon histoire. J’apprends que je suis revenue au Nigeria après mes études aux Etats-Unis pour lancer une entreprise de recyclage des déchets dans ma ville natale. Je constate que la pollution est un véritable fléau pour les gens de chez moi et je dois négocier auprès du centre administratif pour trouver des soutiens financiers.

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Il y a d’autres personnages à incarner au Nigéria : Stella est ma meilleure amie, elle doit s’émanciper de son mari violent. Adanya est une fillette de mon quartier, elle continue d’aller à l’école malgré les menaces d’un mariage précoce. Je m’identifie peu à peu à ces femmes. Malgré nos différences, leurs besoins et leurs ambitions ne me sont pas inconnus. Sans le savoir, je suis restée plus d’une heure au Nigeria dans la peau de Bilikiss.

L’expérience passe aussi par un échange symbolique de graines. © AFD

La commerçante nous distribue une poignée de maïs en guise d’adieu. De retour à l’agora, d’autres voyageurs nous rejoignent. Ils sortent d’une aventure différente passée en Polynésie, au Cameroun, au Maroc… Nous sommes tous un peu hagards, comme après une longue séance de cinéma. Les mains pleines de graines différentes, nous sommes invités à nous les échanger symboliquement et les négociations commencent : « T’as des graines de café ? Moi j’ai celles de tournesol. »

A la sortie, nous devons répartir ces graines dans différents tuyaux transparents représentant un état d’esprit. Au-dessus de la masse qui s’attroupe, je lis : « Concernant le futur de la planète je me sens… » Le tuyau « confiant » est presque vide tandis que les lycéens font déjà la queue devant le mot « inquiet ». A côté de moi, Noah et Julie, étudiantes en prépa infirmière, ne voient que du positif : « Après ça, on se rend compte de la chance qu’on a de vivre en France. Et puis il y a aussi ce sentiment d’avoir voyagé gratuitement et en un temps record ! » Je quitte les lieux sous une pluie battante, l’atmosphère chaleureuse de la boutique de couture est déjà loin. Pourtant, l’histoire de Bilikiss continuera à occuper mes pensées pendant encore longtemps.

Cassandre Amouroux

Le site de l’exposition