Névache, la balade infernale

Crédit photos : Baptiste Savignac / Névache, petit village idyllique l’été, hostile l’hiver.

Pour éviter la douane au col de l’Échelle, une dizaine de migrants tentent chaque jour de traverser la frontière par de dangereux sentiers de montagne. Tiraillé entre l’envie de secourir ces voyageurs épuisés et les contrôles répétés de la gendarmerie, le paisible village de Névache dans les Hautes-Alpes, souffre de la politique migratoire européenne. Les habitants craignent le pire.

*Le reportage qui suit a été réalisé le 7 octobre 2017. Le dernier paragraphe revient sur les événements qui ont marqué la vallée depuis cette date.

La lumière rasante du coucher de soleil fait ressortir les mélèzes dorés de la vallée. Une fin de journée en apothéose pour les randonneurs de la Clarée, le début du calvaire pour Adama et Ebrima. Dormir à 2200m d’altitude en octobre est une première pour ce Malien et ce Gambien qui frôlent la trentaine. « Je n’ai jamais eu aussi froid », confie le lendemain matin Ebrima, la bouche encore paralysée par la température négative des hauts sommets.

Partis de Bardonecchia en Italie, ils veulent rejoindre Briançon. Pour se frayer un passage à travers le mur de montagne qui leur fait face, un chemin s’impose. Celui du col de l’Échelle. Les deux compagnons de fortune aux silhouettes frêles font pourtant tout pour l’éviter.

Depuis la fermeture partielle de la vallée de la Roya (Alpes-Maritimes), le col capte de plus en plus de migrants. Les contrôles s’y sont multipliés cet été. « Un jeu du chat et de la souris s’y est installé entre les gendarmes et les migrants » explique un habitant de Névache, le village voisin. Un jeu dangereux dont sont ressortis grièvement blessés deux de ces alpinistes d’un jour, retrouvés dans un ravin le 19 août dernier.

Ravitaillement au village

Enregistrés en Italie, Adama et Ebrima savent qu’en vertu des accords de Dublin, ils risquent d’y être renvoyés pour faire leur demande d’asile, probablement vaine. Ils font partie de ces migrants économiques qu’essaie de contenir l’Union européenne. Pour entrer en France, ils doivent s’écarter des sentiers battus. « Le passeur nous a indiqué un autre chemin beaucoup plus long », expliquent les deux amis en pointant du doigt la montagne derrière eux. Le Vallon. « C’est une balade difficile que j’adore. Là-haut, je contemple le lac Blanc et les montagnes italiennes », raconte Philippe, un Lyonnais tombé amoureux du coin.

Crédits Photos : Baptiste Savignac / Plus un seul arbre ne jalonne les pentes de la vallée au delà de 2000m. Un sublime paysage particulièrement hostile.

Les fines baskets en toile d’Adama et d’Ebrima, ne partagent pas cet engouement. Épuisés, ils avouent ne pas avoir pris le temps de profiter du paysage pendant leur marche de deux jours. Clocher à l’horizon, ils aperçoivent la somptueuse rivière qui traverse le village. Les deux migrants ont la chance de se voir proposer de la nourriture et même une douche chaude par des Névachais perplexes. « Ils sont une dizaine à franchir la montagne chaque jour », témoigne l’aubergiste Claudine Chrétien avant d’ajouter, « ils prennent des routes de plus en plus insensées. L’un d’eux s’est perdu dans la Haute vallée l’année dernière, à des kilomètres de la frontière. »

Secourir les voyageurs en détresse n’est pas nouveau pour les Névachais. « Ne pas les aider avec ce temps quasi hivernal, c’est non-assistance à personne en danger », martèle un des 360 habitants permanents du village qui tient à rester anonyme. « Il m’arrive de les héberger pour une nuit. Nous sommes plusieurs à les prendre en stop jusqu’à Briançon », reconnait-il. Ces bons samaritains risquent gros, jusqu’à 5 ans de prison pour aide à l’entrée, à la circulation, ou au séjour irrégulier d’étrangers sur le territoire français. « On les fait passer pour nos lointains cousins », raconte avec sourire, une employée de l’Office du

Tourisme.

« Tout se sait ici »

Exaspérés par les contrôles de plus en plus fréquents de la gendarmerie, le village est sur le point d’exploser. « C’est ridicule. Nous ne sommes pas des hippies qui rêvent d’un monde sans frontières. Nous subissons la politique migratoire plus qu’autre chose », précise cet ancien militaire qui a peur de voir son paisible village s’engouffrer dans la délation. « Les forces de l’ordre sont de plus en plus intimidantes. Tout se sait ici, le risque est réel », conclut-il.

Paradis des amoureux d’une nature sauvage, Névache restera dans la tête d’Adama et d’Ebrima comme une des étapes éprouvantes de leur périple entamé il y a déjà trois ans et encore inachevé. Secoués mais pas brisés, ils ont survécu à leur expérience alpine. Qu’adviendra-t-il ensuite, lorsqu’au plus fort de l’hiver, la neige recouvrira les traces de ces migrants déboussolés et que personne ne pourra localiser ? Pour Névache le séisme ne fait que commencer.

Carte présentant l’itinéraire suivi par Adama et Ebrima.

La fonte des neiges laisse place au cauchemar

Depuis, les inquiétudes sont devenues des drames. La fonte des neiges dévoile des corps piégés par le froid. Rien qu’au mois de mai, deux décès se sont ajoutés à la douleur du Briançonnais. Le collectif Tous migrant se mobilise pour offrir une sépulture à ces âmes disparues, dans la solitude, si loin de leur terre d’origine. Qui blâmer ? L’Europe ? La France ? Une haine accusatrice descend des villages de la vallée. Pour les montagnards, ces catastrophes auraient pu être évitées. Certains sont déterminés et réclament une « justice posthume ».

Baptiste Savignac