Oubliez tout ce que vous pensez sur Jean-Luc Mélenchon

Et si Jean-Luc Mélenchon était la surprise de cette élection 2017 ? Selon un dernier sondage Ipsos en partenariat avec Le Monde, le candidat de “la France Insoumise” récolterait 14% des intentions de vote. Fulgurante progression par rapport au score qui lui était réservé il y a 4 ans de cela au même moment : seulement 6%, au coude à coude avec Eva Joly.

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Il faut dire que le super héros de la gauche de la gauche a entamé une véritable transformation. Au placard le costume d’homme politique colérique. Au placard également le costume rouge vif du parti communiste : Jean-Luc Mélenchon s’écarte un peu plus de ses camarades de luttes pour attirer les foules. Place à un homme plus détendu, plus ouvert, plus écolo, plus “Bernie Sanders” même… Bref, plus présidentiable ? Décryptage de cette stratégie qui pourrait s’avérer gagnante avec Pierre-Emmanuel Guigo, docteur à Sciences-Po spécialisé en communication politique.

Mission 1 : être moins colérique

Pour beaucoup de Français, Jean-Luc Mélenchon ce sont des coups de sang mémorables. Étudiants (parfois), journalistes (souvent), étudiants en journalisme (toujours) : tout le monde y passe. Et il en paye le prix. Dans un sondage Odoxa pour Le Parisien datant d’août dernier, 75% des sondés le qualifiaient “d’impulsif” et 64% “d’agressif”.

Ses passages dans l’émission « On n’est pas couché » en sont un parfait exemple. en 2010, face à Eric Zemmour …

… ou face à Aymeric Caron en 2014 :

Mais en 2016, tout change. Jean-Luc Mélenchon n’est plus le même homme. Lorsqu’on lui demande de présenter les 10 premières mesures qu’il appliquerait en arrivant à l’Elysée, il le fait avec un calme inédit chez lui.

Et face à Vanessa Burggraf qui lui demande un chiffrage précis de son programme … il ne cède pas à ses vieux démons. Enfin, moins qu’avant.

L’analyse de Pierre-Emmanuel Guigo : « Ici l’objectif, c’est d’ouvrir sa base électorale et s’imposer comme l’unique candidat de la gauche. Le côté très revendicatif d’un Georges Marchais des années 70-80 séduit les militants de base de l’extrême gauche. Mais pour toucher plus largement les électeurs de gauche, il tente de se détacher de cette image. Son côté antipathique était un obstacle pour beaucoup. Avec cette évolution, il apparaît comme plus sympa, plus humain. »

Mission 2 : se détacher de l’extrême gauche

C’est souvent la critique qu’on peut entendre à son sujet : « Mélenchon ne vaut pas mieux que Le Pen, lui aussi est extrême ! ». Dans l’esprit de beaucoup de Français, être considéré comme radical n’est pas un gage de sérieux : un leader doit être tempéré, dans le compromis, et sûrement pas guidé par ses passions (et ses colères). Alors, comme Marine Le Pen à l’autre bout de l’échiquier politique, il a entamé une sorte de « dédiabolisation ».

Pour mieux comprendre, comparons les discours de lancement de campagne de 2012 et 2017. En 2012, on voit que les thèmes de prédilection de l’extrême gauche sont au cœur de son discours. Ils représentent même 36% (critique du capitalisme, de l’Europe libérale, des banques et l’appel à la création de la 6ème République)

Pour le lancement de la campagne 2017, Jean-Luc Mélenchon n’a pas choisi son moment au hasard : la mobilisation contre la Loi Travail au printemps dernier. Il a donc profité de l’occasion pour organiser sa propre manifestation, « le défilé de la France insoumise », pour réunir mécontents et partisans. On retrouve les mêmes thématiques qu’en 2012, mais contrairement à la dernière campagne présidentielle, on voit que l’écologie prend une grande importance dans son programme avec plus d’un quart du discours dédié au sujet.

L’analyse de Pierre-Emmanuel Guigo : « On observe un déplacement des thèmes anticapitalistes vers d’autres moins marqués à l’extrême gauche. Son programme était souvent perçu comme inapplicable, trop dans l’idéologie. Ici, son projet devient plus sérieux en s’emparant de thématiques comme la sécurité et l’écologie. En 2012, il pouvait espérer mordre dans l’électorat du PS, mais en proposant la taxation à 75% des hauts revenus, François Hollande lui est passé devant. Pour 2017, sa « fenêtre de tir » s’est élargie : le PS, très affaibli, n’est plus l’obstacle qu’il incarnait il y a 5 ans. La place centrale donnée à l’écologie dans son discours n’est pas anodin non plus : il convoite les voix d’Europe Ecologie Les Verts, parti également en difficulté. En se présidentialisant de la sorte, il veut incarner le candidat légitime de la gauche au second tour »

Mission 3 : incarner le Bernie Sanders français

Cette troisième et dernière transformation est déjà entamée. Depuis l’élection 2012, sa communication n’est plus la même, et sa présence sur internet en est la preuve la plus évidente. L’équipe de communication du candidat d’extrême gauche mise beaucoup sur sa chaine Youtube. Créée en 2012, elle n’avait été alimentée que de 15 vidéos pour la campagne présidentielle précédente. La plus populaire ? Son discours du 18 mars 2012 à la Bastille.

Mais c’est au moment de la mobilisation contre la loi travail et de l’annonce de sa candidature, il y a 5 mois, que sa chaîne se transforme. En plus de ses passages médiatiques et de ses discours, on retrouve des vidéos face caméra, respectant le style des « podcasts », format bien connu sur internet.

Du message politique classique …

… Au plus surprenant !

En plus de ces formats, il sort une émission hebdomadaire : « la revue de la semaine ». Dans ces vidéos d’une vingtaine de minutes en général, il évoque les sujets d’actualité et en fait l’analyse. La série, lancée début octobre, rencontre déjà un franc succès. Le dernier numéro comptabilise déjà plus de 90 000 vues en 3 jours.

Enfin, on retrouve le format « Pas vu à la télé« . Dans ces émissions d’une heure, Jean-Luc Mélenchon interviewe des personnalités qui « ont peu d’espace dans les médias audiovisuels classiques, afin de traiter des thématiques peu ou pas débattues ». Grâce à ce format, « Super Insoumis » assouvit un de ses « fantasmes » : court-circuiter les médias traditionnels. Mais attention, comme il le précise à chaque fois, il n’est pas journaliste … Et donne son avis lors de l’échange.

Et ça marche ! Sa chaîne Youtube est « la première chaîne d’un homme politique » en France avec plus de 65 000 abonnés, loin devant ses rivaux de gauche comme de droite. Alain Juppé et sa campagne tournée vers la jeunesse ? 1070 abonnés. Arnaud Montebourg ? 45 abonnés sur la plateforme « made in France » Dailymotion. Et Marine Le Pen ? 2 898 abonnés. De quoi en énerver plus d’un …

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Mais en observant cette stratégie, difficile de ne pas voir les ressemblances avec la campagne de Bernie Sanders outre-Atlantique. En-dehors des très nombreuses vidéos de discours, on retrouve quelques vidéos face caméra :

Et les « Bernie Brief » où l’ancien candidat à la nomination du parti démocrate explique les points centraux de son programme en s’appuyant sur des illustrations. Des vidéos taillées pour la viralité.

Dans les deux cas, la campagne sur internet est centrale dans la communication des deux hommes politiques et les internautes le leur rendent bien. On se souvient du soutien appuyé du site communautaire Reddit à Bernie Sanders avec la création d’un forum « Sanders for President » avec 200 millions de visiteurs par mois en 2015. En France, Jean-Luc Mélenchon a trouvé ses soutiens au sein du forum 18-25 du site jeuxvideo.com. Topic dédié, partage de vidéos du candidat et autres « (SONDAGE ULTIMATE) Mélenchon vs Lepen », la communauté controversée du site, souvent rattachée à l’extrême droite, penche un peu plus pour le candidat de la France Insoumise. Résultat, Jean-Luc Mélenchon lui-même remercie ses nouveaux partisans dans sa dernière revue de presse. Mais là où « Red Punch » va plus loin que Bernie Sanders, c’est qu’il assume pleinement son nouveau statut de « Youtubeur » : rendez-vous hebdomadaires, plusieurs formats différents pour sa chaîne et même une future FAQ (Foire aux Questions) !

L’analyse de Pierre-Emmanuel Guigo : « A la base, Jean-Luc Mélenchon est très puissant sur les réseaux sociaux, et c’était déjà le cas en 2012. Il a notamment l’habitude de répondre aux commentaires, ce qui est rare chez les hommes politiques ! Grâce à cette stratégie, il s’est construit une base militante solide sur internet. Son blog est d’ailleurs le blog le plus visité parmi ceux des leaders politiques français. En 2012, les réseaux sociaux comptaient déjà beaucoup dans la communication des politiques. Mais en 2017, c’est Youtube qui va prendre cette place, et ça, l’équipe de Jean-Luc Mélenchon l’a compris. Le but, c’est de conquérir l’électorat jeune qui pourrait faire la différence en avril prochain. »

Alors, à quand un « Let’s Play » sur Minecraft ?

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  Audrey Travère – @AudreyTravere