Quand Alain Juppé se tape l’affiche

Au fil de sa campagne, Alain Juppé a su s’entourer d’une équipe de communication plus jeune, plus présente sur les réseaux sociaux, et a multiplié les coups médiatiques, afin de devenir le favori de la primaire des Républicains. Pourtant, c’est sa propre affiche de campagne qui pourrait lui faire perdre le combat, comme l’analyse Elodie Mielczareck, chercheuse en sémiologie et auteure de Déjouez les manipulateurs – l’art du mensonge au quotidien.

C’est une stratégie soigneusement mise en place… Qui pourrait bien s’effondrer en un temps record. La cause : l’affiche officielle de campagne d’Alain Juppé, qui tranche totalement avec l’affiche officieuse qui circulait les jours d’avant. Pourtant, le super-maire de Bordeaux avait tenté d’éloigner sa kryptonite tant qu’il a pu : son âge plutôt avancé. En cela, l’affiche non-officielle qui circulait ces dernières semaines était un vrai succès. On y voyait une simple inscription avec deux initiales : « AJ ». Pour Alain Juppé, mais aussi pour « Agis ». Avec pour seul ornement les couleurs de la République. Pour Elodie Mielczareck, c’était un coup de maître :

La première affiche qui a circulé était brillante, elle créait la rupture. On n’avait pas son visage qui était mis en scène, alors que les autres candidats à la primaire [des Républicains] se sont mis en avant. Il a cassé les codes de l’affiche traditionnelle, elle en était marquante par sa simplicité. Tout se jouait sur les caractères alphanumériques [qui utilisent à la fois des chiffres et des signes alphabétiques], ce qui est assez symbolique. Elle comportait peu de contenus, donc l’impact était plus clair. Ce n’est pas qu’une question de forme, la valeur était forte : Alain Juppé semblait s’effacer en tant qu’individu pour privilégier un projet collectif plus fort. En plus, le graphique était moderne, il s’adressait là à une génération plus jeune.

Réalisation : Léa Soula

Autant dire que l’arrivée de l’affiche officielle a jeté comme un froid… Et bien évidemment, les internautes ne l’ont pas loupée.

Un avis partagé par la sémiologue :

Les codes sont passéistes : le fond est vieux bleu, d’une couleur plutôt surannée, terne. Le double cadrage ne joue pas non plus en sa valeur, cette idée d’un cadre dans un cadre, c’est très vieux. Le fond uni n’arrange rien, et même le cadrage, mi- buste, le dessert et l’enferme dans les années 70-80. Mais tout n’est pas à jeter. L’expression de son visage est un peu le seul « plus » de l’affiche : elle est reconnaissable, associée au personnage d’Alain Juppé. Il a un sourire sympathique et réservé, un peu à la « Mona Lisa », et c’est exactement l’image qu’il renvoie traditionnellement.

C’est quelque chose qui peut poser problème pour le vote de la primaire : il ne faut pas comprendre les symboles de manière anodine, les affiches sont comme des résumés des  politiques, c’est la quintessence du programme électoral. Elles racontent une histoire, elles véhiculent des valeurs. Une chose est sûre : les jeunes ne s’y reconnaîtront pas. Ce changement radical d’affiche n’envoie pas un message positif, il pourrait même montrer un questionnement sur sa stratégie. C’est comme s’il y avait eu une frayeur, de partir vers des codes trop modernes. C’est presque le signe d’une errance. Veut-il se positionner du côté de la rupture ou de la continuité ? Alain Juppé a surtout l’air perdu.


 

A croire qu’Alain Juppé lui-même n’en sait rien. Il pourrait bien à cause de cette indécision avoir perdu des voix lors du vote de novembre des Républicains. Voilà Mister Indestructible face à sa nemesis, un peu comme Batman face au Joker. Sauf que là, les adversaires sont bel et bien le même homme : d’un côté, le candidat Alain Juppé. De l’autre, un homme de 71 ans bloqué à l’époque de sa fringante jeunesse – et qui a laissé échapper ses chances d’accéder à la présidentielle.

Léa Soula

Photo à la une : AFP PHOTO/JEAN-FRANCOIS MONIER