Qui sont les gilets jaunes ?

Autonome, apolitique, hétéroclite, la mobilisation des gilets jaunes n’est pas atypique que par sa rapide effervescence. Très fédératrice, elle met sur le devant de la scène une catégorie de population souvent peu représentée dans les médias. Le gilet jaune a-t-il un profil type ? 

Manifestation du mouvement des gilets jaunes, à Belfort, le 01 décembre 2018. ©Thomas Bresson

Selon un sondage Elabe pour BFMTV, les gilets jaunes représentent 20 % des Français. Pour le sociologue Benoît Coquard, membre du Centre d’Economie et de Sociologie appliquées à l’Agriculture et aux Espaces Ruraux de Dijon, il s’agit d’ « une mobilisation exceptionnelle », mais pas seulement par son ampleur : elle l’est aussi dans sa structure et son origine, « surtout dans ce type d’endroit : beaucoup de monde, alors même que l’on se trouve dans des milieux ruraux peu peuplés et peu enclins à se mobiliser en temps normal. »  Selon le sondage Elabe, la mobilisation est en effet plus importante dans les classes populaires (27 %), les zones rurales (27 %) et les petites agglomérations (24 %). « Même s’il est impossible de dresser un ou même plusieurs “profils types” de gilets jaunes, il y a une cohérence globale sociologique dans les profils rencontrés : ceux-ci se recrutent essentiellement parmi les classes populaires et intermédiaires plutôt peu diplômées et exerçant des métiers manuels. »

Le mouvement s’est massivement diffusé sur les réseaux sociaux : accessibles à tous, par cercles d’amis, de connaissances ou de collègues, ils ont pu rassembler et diffuser toutes les initiatives spontanées. Celle de Priscilla Ludosky tout d’abord, une gérante de marque de cosmétiques qui a lancé le 29 mai 2017 une pétition en ligne pour réclamer une baisse des prix du carburant à la pompe. Puis celle d’Éric Drouet et de Bruno Lefevre le 10 octobre dernier, lorsque ces deux chauffeurs routiers ont lancé sur Facebook un appel au « blocage national contre la hausse du carburant » le 17 novembre 2018.

Cette fédération de citoyens disparates et de toutes générations (même si 39 % des gilets jaunes ont plus de 50 ans selon le sondage Elabe) a précédé les organisations traditionnelles : dès leurs débuts et encore aujourd’hui, les gilets jaunes ne cherchent le soutien d’aucun parti politique, d’aucun syndicat. Ce sont au contraire les organisations qui viennent vers eux : le Rassemblement National, la France Insoumise, Laurent Wauquiez, ou même certains responsables de la CGT.

Une frange de population délaissée

« A chaque fois, la grogne vient de territoires qui sont moins productifs économiquement, où le chômage est très implanté, explique Christophe Guilluy, géographe, dans Le Parisien. Ce sont des territoires ruraux, des petites et moyennes villes souvent éloignées des grandes métropoles : ce que j’appelle la “France périphérique”, alors que les élites sont rassemblées géographiquement dans des métropoles, où il y a du travail et de l’argent. » Pour Vincent Tiberj, professeur à Sciences Po Bordeaux, les gilets jaunes incarnent donc « ce qu’Olivier Schwartz appelle les “petits moyens”. Ils travaillent, paient des impôts et gagnent trop pour être aidés et pas assez pour bien vivre. »

De là naît un sentiment de délaissement général, et des revendications qui s’étendent bien au-delà du prix des carburants. « Cela fait des années que ces catégories ne sont plus intégrées politiquement et économiquement, poursuit Christophe Guilluy. Ils ont subi la désertification médicale et le départ des services publics. Idem pour les commerces qui quittent les petites villes. Tout cela s’est cristallisé autour de la question centrale du pouvoir d’achat. » Selon le Portrait social de la France 2018 de l’Insee, le revenu disponible moyen des ménages a diminué de 440 euros annuels de 2008 à 2016. Cette baisse des revenus, qui  concerne 67% de la classe moyenne, est principalement due aux récentes réformes sociales et fiscales.

Ainsi, le mouvement des gilets jaunes est né de ce violent sentiment d’abandon. Selon une enquête de 2017 du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie, trois personnes sur dix estiment vivre dans un territoire délaissé, et en même temps, trois personnes interrogées sur quatre préfèreraient réaliser leurs projets là où elles vivent. Plutôt que des aides à la mobilité, elles attendent d’abord des interventions de l’État dans le domaine de l’emploi et de l’offre de soins.

Face à une absence de réaction, la défiance envers les politiques s’est accentuée : tags de locaux, intimidations, violences verbales… les élus En Marche ! ont été les premières cibles des gilets jaunes. Le 12 novembre, Christophe Chalençon, porte-parole du mouvement dans le Vaucluse, déclarait même à Orange : «Nous demandons une dissolution de l’Assemblée Nationale. (…) Nous allons constituer, dans l’ensemble des circonscriptions, des assemblées citoyennes qui porteront leurs propres candidats. »

Politisation du mouvement : convergence des luttes ?

Selon Benoît Coquard, il est donc clair que la plupart des gilets jaunes ne sont pas des habitués de la protestation sociale. « Dans les zones rurales en déclin où les lieux de vie comme les bistrots ont massivement fermé, où l’emploi s’individualise et les associations disparaissent, [la mobilisation] est un moyen de recréer du lien et d’avoir le sentiment de se rattacher à une histoire plus vaste aussi. »

En partant de la base, le mouvement des gilets jaunes s’est structuré de bric et de broc, par l’action de tous… et toutes : selon l’étude Elabe, autant de femmes que d’hommes sont mobilisés, « alors même que, d’habitude, dans les activités publiques, ce sont les hommes qui sont placés sur le devant de la scène, particulièrement en milieu rural », souligne Benoît Coquard.

De nombreuses luttes ont rejoint la cause des gilets jaunes : le personnel soignant, les lycéens, les agriculteurs, jusqu’à la manifestation pour le logement digne qui s’est déroulée le 1er décembre à Marseille. Lorsque le collectif Justice pour Adama est venu battre le pavé à leurs côtés, c’est tout un symbole de la jeunesse des quartiers qui a convergé avec le mouvement. « Nous sommes bien conscients que finalement les taxes sur le carburant ne vont pas à l’écologie et qu’on demande toujours aux plus pauvres de faire un effort », a ainsi déclaré Taha Bouhafs à AJ+.

« Certains observateurs discréditent le mouvement du fait non seulement qu’il ignorerait l’écologie mais aussi parce qu’il mélangerait trop de personnes politiquement divergentes et avancerait des revendications trop diverses, voire contradictoires, conclut Benoît Coquard. Mais tout est lié quand on voit leur quotidien. La voiture permet d’aller au travail. C’est par rapport au prix de l’essence et des dépenses incompressibles qu’on peut évaluer son salaire. Aussi, le mouvement permet des revendications territoriales, comme c’était déjà le cas avec les 80 km/h, les fermetures de services publics, etc., qui augmentent les distances à parcourir en voiture. On peut choisir de simplement déplorer la vision du monde de ces classes populaires qui ne lisent pas la presse critique et sont parfois imprégnées d’un discours d’extrême droite largement diffusé dans les médias, mais il faut aussi avoir en tête que leur mobilisation inattendue est le signe de la persistance d’intérêts communs contre la dégradation de leurs conditions d’existence, au travail et en dehors. »

Un mouvement qui fédère, qui inquiète, mais surtout qui interroge sur les fractures qui déchirent la France contemporaine.

Raphaëlle DENIS