Soudan : la diaspora se porte au secours des manifestants privés d’Internet

(« Nous avons perdu notre connection Wifi mais nous sommes là », visuel publié sur Twitter par Ali Osama le 9 juin 2019)

Avec les hashtag #IamtheSudanrevolution et #Internet_blackout_in_Sudan, la diaspora soudanaise tente d’attirer l’attention sur la répression violente des manifestants, en cours depuis le 3 juin.

Sur les réseaux sociaux, la diaspora soudanaise tente de contrer les effets de la coupure d’Internet survenue en même temps qu’une répression massive des manifestants qui avaient obtenu le départ d’Omar El-Béchir du pouvoir le 11 avril dernier.

Lundi 3 juin, coupant court aux négociations avec la société civile qui devaient amener à une transition démocratique, le Comité militaire de transition, au pouvoir depuis le 11 avril, a dispersé violemment les manifestants réunis en sit-in à Khartoum, devant le quartier général de l’armée, et dans plusieurs autres villes du Soudan. Touchés dans le même temps par une interruption d’Internet de la part des deux principaux fournisseurs d’accès mobiles, les manifestants se sont trouvés en difficulté pour s’organiser et documenter les exactions des forces armées. 

Les premières annonces de cet arrêt d’Internet ont immédiatement provoqué des réactions de la diaspora soudanaise, attentive aux évolutions de la contestation depuis ses début en décembre. « Vous vous demandez, dans la diaspora, ce que vous pouvez faire ? twitte ainsi dès le 3 la blogueuse et podcasteuse d’origine soudanaise Sara E., vivant au Canada. VOICI VOTRE HEURE. Votre peuple a besoin que vous passiez le mot, parce que pour la plupart, ils ne peuvent pas le faire eux-mêmes. FONCEZ. »

Le relais s’effectue notamment pour tenter d’informer les Soudanais dans le contexte de la répression. « Le pire de cette situation est que certaines personnes au Soudan ne savent pas à quel point c’est dangereux. J’ai entendu des histoires de personnes qui sortent de chez elles pour chercher à manger et se retrouvent au milieu des balles« , explique Eithar Mustafa, étudiante soudanaise en médecine vivant aux Emirat Arabes Unis, citée par Al Jazeera English

Des hashtags pour « attirer l’attention internationale sur les crimes commis au Soudan » 

Le 6 juin, l’association des professionnels soudanais, regroupement de médecins et d’universitaires qui mène le mouvement de contestation au Soudan, appelle à utiliser les hashtag #IamtheSudanrevolution et #Internet_blackout_in_Sudan pour « attirer l’attention internationale sur les crimes commis au Soudan » et empêcher que le blocage d’Internet ne permette d’ « isoler le peuple soudanais et d’enterrer la vérité. » 

Partagé plus de 123 000 fois sur Twitter selon Al Jazeera english, le hashtag #IamtheSudanRevolution a été lancé deux jours auparavant « à partir de l’Afrique », d’après le site This is Africa. L’appel diffusé par le site demande la mobilisation en ligne de « tous les Africains » via le hashtag. Il comporte des revendications pour les instances internationales, demande à l’ONU et à l’Union Africaine d’inciter le Comité militaire transitoire à reprendre les négociations avec la société civile et invite l’Egypte et l’Arabie Saoudite, alliées au gouvernement transitoire, ainsi que les Etats-Unis, à ne pas ingérer dans la politique intérieure du Soudan. Des demandes pour l’instant modérément couronnées de succès : l’Union Africaine a suspendu le Soudan le 6 juin et réclame « l’établissement effectif d’une autorité civile de transition », mais le projet de résolution à l’ONU condamnant la répression a été bloqué par la Chine et la Russie.

Les hashtags servent également à diffuser et recouper des vidéos et témoignages qui arrivent à filtrer à l’extérieur du Soudan, à l’intention de la communauté internationale. La page Sudanese Translators for Change, tenue par des traducteurs Soudanais expatriés proches des manifestants, diffuse ainsi des vidéos prouvant des exactions, par exemple ici des images de corps retirés du Nil. Le commentaire fait référence au blocage d’Internet : « Voici ce que le Comité militaire transitoire ne veut pas que le monde sache. Ceci est la raison pour laquelle ils bloquent Internet, après ce massacre terrible contre des manifestants pacifiques près du quartier général de l’armée à Khartoum. La vidéo faite en face de la morgue d’Omdurman montre les corps de manifestants qui ont été repêchés dans le Nil, liés aux cous et pieds avec des briques en ciment afin de les maintenir en fond de rivière. Le Comité Central des Docteurs Soudanais (« Central Committee of Sudanese Doctors ») dit que les corps de 40 « martyrs » ont été repêchés du Nil mardi. Un chiffre qui fait monter le nombre de victimes, depuis le raid de lundi, à plus de 100. #SudanUprising #العصيان_المدني_الشامل #IAmTheSudanRevolution #Internet_Blackout_in_Sudan #HQ_massacre #مجزره_القياده_العامه »

Des méthodes familières

Le gouvernement transitoire du Soudan est en désaccord avec ces chiffres. Le ministère de la santé a ainsi communiqué à l’AFP un nombre de 61 victimes. Le chiffre donné par l’association de professionnels, cohérent avec les informations d’autres sources, a cependant été repris par les ONG, dont Amnesty International. Parmi les informations remontées auprès de la diaspora Soudanaise et des journalistes, se trouvent également des témoignages documentés de viols.

Les forces armées spéciales menant la répression sont les Forces de soutien rapides. Elles sont issues des milices Janjawid, utilisées pour terroriser les civils pendant la guerre du Darfour, qui a causé environ 300 000 morts. Pour certains journalistes, la méthode, désinformation comprise, est familière.

« Si les allégations et les récits de l’attaque d’hier sont vrais, le gouvernement Soudanais a globalement fait à Khartoum ce qu’ils ont fait au Darfour pendant des années : ils sont arrivés dans des pick ups, ont tiré sur un tas de gens désarmés, violé des femmes, mis le feu, et ont ensuite nié que tout cela était arrivé. »

Ce n’est pas la première fois depuis les débuts de la révolution au Soudan que l’accès à Internet est bloqué ou restreint. Selon l’organisme Netblocks, les fournisseurs d’accès à Internet au Soudan ont complètement bloqué l’accès aux réseaux sociaux pendant les premiers mois de la révolution, de décembre à février. Ils n’ont été entièrement rétablis que le 11 avril, date de la déposition d’Omar El-Béchir. L’organisme a également documenté des interruptions dans d’autres pays d’Afrique pendant des périodes de troubles. Selon l’ONG Internet sans Frontières, ces pratiques, « dont l’objectif est d’empêcher les communications entre manifestants et dissidents, sont de plus en plus courantes dans les pays africains durant les événements clés. »

Le mouvement de contestation au Soudan a démarré le 19 décembre dernier. Initialement déclenché par l’augmentation du prix des denrées de base en plein marasme économique, il concentre l’ensemble des mécontentements de la société après 30 ans de dictature répressive. Les méthodes non-violentes sont privilégiées depuis le début par les manifestants et l’association des professionnels soudanais, qui veulent éviter une dérive en guerre civile. Pas de changement de stratégie à l’ordre du jour : ces derniers ont appelés à un grand mouvement de désobéissance civique à partir de ce dimanche 9 juin. Sur Internet, le mot est diffusé par les Soudanais et la diaspora sous le hashtag #SudanCivilDisobedience.

Julie Le Mest