SPOTLIGHT : Le journalisme comme si vous y étiez

Hier j’ai enfin regardé Spotlight. Avec ses six oscars 2016 dont celui de meilleur film et meilleur scénario, il était spécial, et je voulais le conserver pour un moment particulier, réussi, parfait. Je me suis donc installé dans la pénombre de mon antre avec trois double-cheese maison, mes pantoufles aux pieds et un plaid de grand-mère sur le dos.

Quand les journalistes se mettent en chasse

Si ce moment devait être réussit, c’est que Spotlight est une enquête mythique du journalisme porté à l’écran. En effet Spotlight s’inspire – très fidèlement – du scandale des prêtres pédophiles à Boston, révélé par une petite équipe spécialisée dans l’investigation au sein de la rédaction du prestigieux Boston Globe. Pendant plusieurs mois entre 2001 et 2002, Michael Rezendes, Walter “Robby” Robinson et Sacha Pfeiffer (incarnés dans le film par Mark Ruffalo, Michael Keaton et Rachel Mc Adams) s’attellent à rassembler la documentation nécessaire pour prouver que l’église catholique tolère la pédophilie de dizaines de prêtres à Boston.

La rédaction reçoit ensuite des centaines d’appels de victimes des USA, mais aussi du Canada et d’Irlande, même d’Australie, révélant un scandale à échelle mondiale. Dans le panthéon des films qui prennent pour sujet le journalisme, il fallait donc que je puisse le situer. Et bien c’est chose faite et – ô joie ! Spotlight se classe dans le haut du pavé.

Mieux que la télé-réalité

Pourquoi ? c’est très simple. C’est que pour une fois ça mérite de porter l’étiquette : « Basé sur une histoire vraie ». Spotlight ne se contente pas d’être un bon film, il constitue aussi un document rigoureux sur la partie la plus exigeante du métier de journaliste. Avec Spotlight on dépasse même le niveau de la saison 5 de la série de David Simmons The Wire, où l’on vivait la rédaction du Baltimore Sun comme si on y était.

Spotlight est donc bluffant de vérité. Déjà parce qu’il y a tout ce qui fait le journalisme jusque dans les détails, comme les impératifs de publication, qui font d’un sujet une course constante contre la montre. Ou bien encore la rédaction qui, pour lui plaire, s’épuise à rester au bureau aussi longtemps que le directeur de publication, Marty Baron, alors que ce dernier passe sa vie au travail. Ce sont ces détails qui rendent Spotlight crédible.

L’héroïsme, ça existe en vrai

J’ai dit crédible ? Les journalistes possèdent pourtant des qualités humaines presque… sur-humaines : ils endurent patiemment la souffrance des autres, avec un professionnalisme et une écoute incroyables. Ces qualités n’ont-elles pas été exagérées afin de faire de ces personnages des héros exemplaires ? Et bien non, justement. Si les personnages de Spotlight sont bien des « héros », ils sont simplement, fidèlement, à l’image d’une certaine classe de journalistes qui existe bel et bien.

Ils ne tabassent pas des méchants à la pelle comme dans les blockbuster, ils font juste leur travail, consciencieusement et en y mettant du coeur. Et si vous pensez que je tombe dans un romantisme de jeunot en utilisant le mot de « héros » à propos de journalistes, jetez donc un coup d’oeil au palmarès de reporters sans frontières.

Une sobriété à consommer sans modération

Ensuite, il y a aussi que cette réalité est servie par une grande sobriété dans la mise en scène. Pas d’effets d’emphase, pas de plans nerveux qui vous donnent le mal de mer, rien que le déroulement de l’histoire qui parle d’elle-même par son intensité. Même les personnages restent très calmes, Mike Rezendes est le seul à pousser son coup de gueule, vraiment : “Il faut qu’on épingle ces gens, il faut qu’on montre que personne ne peut s’en tirer comme ça, pas un curé, ni un cardinal, ni même le putain de pape !

L’égal, le flou et le teigneux

Et pour atteindre ce niveau de réalisme, il faut forcément des bons acteurs. Si Keaton est plutôt égal à lui-même, en bien comme en mal (il garde ses tics d’expression, des tics de bouche surtout), deux rôles ressortent particulièrement : Liv Schreiber campe un Marty Baron à l’antithèse de ce qu’on imagine d’un journaliste : discret à la limite de l’autisme, difficilement cernable. Ce jeu, pourtant peu gratifiant, donne justement toute son épaisseur au personnage. Et puis, il y a surtout Mark Ruffalo, bluffant dans son interprétation de Mike Rezendes. Teigneux, dur au mal et bosseur acharné, il l’incarne à la perfection.

Vous reprendrez bien un petit peu de curé ?

En plus de tout ça, le film est une occasion de revenir sur le fond de l’affaire, c’est-à-dire le caractère révoltant des faits de pédophilie.  Tout le système y est décortiqué, point par point :

  • L’obligation de célibat pour les prêtres catholiques, d’où tout part
  • Pour y répondre, le concubinage secret qui touche une bonne moitié des curés
  • D’où naîtrait une culture du secret et du mystère
  • Qui favorise ensuite le développement de la pédophilie dans l’institution

Sans oublier la souffrance énorme des victimes et leurs sentiments contradictoires : “Ils ne se contentent pas de vous violer, mais en plus de ça ils vous volent votre foi…

***

Enfin, ce qui frappe – au-delà du film lui-même cette fois – c’est le paradoxe de notre époque au sujet du journalisme.  L’ineffable John Oliver le relevait avec son humour habituel dans le “Last week tonight” du 7 août dernier : d’un côté Spotlight est récompensé aux oscars et les journalistes sont l’objet d’une fascination de plus en plus grande, et d’un autre côté les journaux qui produisent ce type de journalisme sont cloués au pilori. Schizophrénie quand tu nous tiens.

Mathieu Péquignot

@mathieupeq (twitter)