Logement insalubre : Marseille s’enlise dans une crise sans précédents

Trois mois après les effondrements de la rue d’Aubagne qui ont fait 8 morts, les évacuations d’immeubles se multiplient dans la cité phocéenne. 2000 personnes ont été délogées de leur appartement insalubre, 1300 dorment toujours à l’hôtel. Et malgré leur prise en charge par les pouvoirs publics, certaines familles restent sans solutions durables. Rencontre avec ceux qui n’en voient plus le bout.

[caption id="attachment_9998" align="aligncenter" width="768"] Rue d’Aubagne, trois mois après les effondrements © Marion Chaix[/caption]
 
« Je n’en vois plus la fin » se désole Nadia. Le 2 décembre au soir, alors qu’elle prépare le repas, le plafond de sa cuisine s’effondre sur elle. Miraculée, Nadia a eu le temps de s’enfuir, emportant sous ses bras ses deux enfants. Cette mère de famille célibataire fait partie de cette longue liste de personnes, évacuées de leur logement insalubre, qui transitent encore dans des hôtels. Quelques jours après l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne, elle a dû abandonner son appartement dans le quartier de Noailles, frappé d’un arrêté de péril imminent. Elle séjourne depuis à l’hôtel, et l’attente est insupportable.
Tous les mardis, elle se rend au bar Le Molotov, au cours Julien, où le Collectif du 5 novembre assure une permanence, pour y trouver de l’aide dans ses démarches administratives et surtout, un accompagnement psychologique. « Je n’ai pas demandé la lune, je veux juste un toit, être au chaud et en sécurité avec mes deux enfants » déplore-t-elle.  « Depuis 2017, je ne compte plus le nombre de signalements que j’ai fait aux propriétaires sur l’état de délabrement de mon immeuble, mais on ne m’a jamais prise au sérieux, ce soir-là, j’aurais pu mourir, et mes enfants avec » se désole-t-elle. Et les séquelles psychologiques sont grandes. « J’ai une petite fille de 6 ans, traumatisée, qui se barricade chaque soir avant d’aller dormir. Elle hisse tout autour d’elle des coussins, et elle dort sous une table. Elle trouve le sommeil seulement lorsque le soleil se lève » explique Nadia.

Une gestion de crise « inhumaine »
Et le cas de Nadia n’est pas isolé. « Les familles sont excédées, et nous sommes débordés » explique Zohra, membre du Collectif du 5 novembre. Depuis le drame, les sinistrés se pressent toujours plus nombreux aux portes de la permanence du bar du Molotov. Sur place, les bénévoles s’organisent pour aider les sinistrés dans leurs démarches administratives, leur apporter une aide logistique pour leurs affaires et plus encore, les accompagner psychologiquement dans cette épreuve.
« Nous accueillons une cinquantaine de famille tous les jours » déplore une bénévole. Pourtant, au lendemain des effondrements, les pouvoirs publics ont emménagé rue Beauvau un espace d’accueil, avec le centre communal d’action sociale (CCAS) et la Soliha, l’association mandatée par la Ville et l’État pour gérer les relogements. « Mais c’est insuffisant » regrette Zohra. Depuis les évacuations, seules 400 personnes ont pu être définitivement relogées. Très souvent, et contrairement à la promesse de départ, formulée par la Soliha Provence qui prévoyait un « relogement rapide » et « en accord avec les souhaits des sinistrés », les relogements sont inadaptés. Didier et Mireille ont tous les deux 82 ans, ils ont été évacués de leur logement insalubre à La Capelette, dans le 10ème arrondissement de Marseille. Ce quartier, ils le connaissent depuis toujours, c’est même là-bas qu’ils se sont dit « oui » en 1940 et qu’ils ont vu grandir leurs enfants. Pris en charge par les pouvoirs publics, ce couple d’octogénaires a certes été relogé, mais en périphérie de la ville, alors même que leur état de santé ne leur permet plus de se déplacer en voiture ou à pied. « La gestion de crise est inhumaine, là-bas, nous sommes coupés de tout, et le logement est loin d’être en parfait état » regrette Mireille. Le visage terrassé, elle relativise pourtant : « Le pire dans l’histoire, c’est que nous ne sommes pas les plus à plaindre, ici, il y a des familles en très grande détresse psychologique ».
Certaines familles logent à quatre dans un 20 mètres carrés. D’autres n’ont toujours pas pu récupérer leurs effets personnels, d’autres encore dénoncent une prise en charge indigne des repas, distribués à la Cité des Associations à la Canebière. Et la situation ne va pas en s’améliorant, depuis le début du mois de février, la Ville a en effet décidé de cesser la distribution des tickets de transports aux délogés. Dans un communiqué elle précise : « Il devenait très difficile pour la régie, en raison de la difficulté d’établir une liste exhaustive des bénéficiaires, de poursuivre une action n’ayant aucun fondement légal ». Une décision qui entache plus encore l’image du maire de la ville, Jean-Claude Gaudin, déjà pointé du doigt pour n’avoir pas utilisé un budget de plusieurs millions d’euros en 2014, destiné à la réalisation de travaux d’urgence. Sous le feu des critiques, il en appelle à l’Etat « pour que la réglementation évolue et pour faciliter et accélérer » l’action publique en matière de lutte contre l’habitat indigne.

Préparer l’après-rue d’Aubagne
En visite à Marseille le mois dernier, le ministre du Logement, Julien Denormandie a annoncé une série de mesures pour accélérer les procédures et accompagner au mieux les familles évacuées. Ainsi, depuis le 1er février, l’association France Horizon a pris le relais des équipes sur le site de Beauvau comme annoncé par le ministre lors de sa visite à Marseille. « L’Etat soutiendra exceptionnellement la Ville de Marseille, comme la Métropole et le Conseil départemental, pour financer cet espace d’accueil des personnes évacuées, leur apporter tout le soutien nécessaire et faire le lien avec les services compétents si nécessaire » avait-il déclaré.
 

[caption id="attachment_10002" align="aligncenter" width="800"] Rue d’Aubagne © Marion Chaix[/caption]

 

Selon le gouvernement, 40 000 logements seraient insalubres à Marseille. Le ministre a signé un protocole d’accord de préfiguration du projet partenariat d’aménagement (PPA) et de la société publique d’aménagement (SPLA-IN), avec la Métropole d’Aix-Marseille Provence, la Ville de Marseille et l’Agence nationale de l’habitat. Il devrait être mis en place d’ici à l’été 2019. Outre cette mesure, le ministre entend « cartographier précisément les îlots à enjeux sur d’autres parties du grand centre-ville ». 1300 immeubles du centre-ville sont déjà en cours d’expertise. Julien Denormandie a également confirmé les 240 millions d’euros annoncés le 29 novembre dernier pour résoudre le problème de l’habitat indigne dans le centre-ville.
De leur côté, les sénateurs marseillais se sont également mobilisés. En décembre dernier, le sénateur LR Bruno Gilles a déposé une proposition de loi contre le logement insalubre. Le texte se décline en trois axes : le renforcement des capacités de contrôle et d’intervention des collectivités territoriales, l’accélération des réponses aux situations d’insalubrité et de dangerosité et le renforcement des sanctions contre les marchands de sommeil. Le 5 Mars, le Sénat a repoussé l’examen de ce texte au mois de juin. Il a justifié ce renvoi estimant que « si la proposition de loi va dans le bon sens, ce délai doit permettre de mieux approfondir le travail déjà réalisé, mais aussi de creuser le volet préventif, avant un retour dans l’hémicycle en première lecture en juin ». Entre plan de communication et plan d’action, les initiatives se multiplient mais l’urgence reste de taille.
 

 

 

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© Marion Chaix

 

 

 

 

 
Marion Chaix

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