Terminus Dagerman

Voici une boîte à outils du frisson. En pleine réhabilitation de son œuvre, l’éditeur Maurice Nadeau vient de publier Les Wagons Rouges, un recueil de nouvelles sombres venues du grand froid. Quelle idée sinistre, sortir de sa tombe Stig Dagerman. Monstre sacré des lettres suédoises, l’Enfant brûlé s’est suicidé à 32 ans. Ses restes, exhumés ici : 9 nouvelles, portes dérobées vers son univers. Toutes les nuances, de l’intense à l’absurde, se concurrencent à toute vapeur.

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Le recueil a été traduit en français pour la première fois en 1987 Photo : couverture, Maurice Nadeau

Malédictions ancestrales, tempêtes de neige, errances urbaines, angoisses et autres instants de doute. Les neuf nouvelles des Wagons rouges se placent dans un carrefour mystérieux entre Maupassant et George Orwell, fantastique et science-fiction. Elles posent le décor d’un monde dur, scandinave, où l’hiver persiste et la lumière ne trouve que rarement son chemin, un monde qui est parfois théâtre de l’absurde. On y trouve des personnages violemment désaxés, bizarres quand ils ne sont pas tout simplement maudits. Et quand ils sont normaux, c’est le monde entier qui va de travers. Ainsi de L’homme qui ne voulait pas pleurer, satire d’une société dépendante de ses stars. Celui qui préfère pleurer sur les malheurs d’un collègue que la mort d’une célébrité, que dit-il de notre époque ?

La nouvelle éponyme, elle, a perdu de son actualité. S’y lit une version littéralement démoniaque du nazisme. Un mal absolu, un aperçu macabre propagé en Europe par le train de la modernité. Dépassés mais pas fanés, ces wagons sont toujours un délice de lecture, portés par une plume en zig-zags et aiguillés de main de de maître.

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Suicidé en 1954, Stig Dagerman a produit un nombre impressionnant de romans, nouvelles, poèmes et chroniques  –  Source : dagerman.se

Train de fantômes

Considérés comme mineurs dans l’œuvre du Suédois, ces textes ouvrent pourtant une fenêtre sur le paysage torturé de son imaginaire. Au milieu se dressent des hommages à peine déguisés aux maîtres du fantastique et de la science-fiction. L’homme de Milesia est une descente aux enfers urbaine, une perte de repères cauchemardesque sur fond de lutte des classes. Il y est question d’un tableau qui bouge, de signes inquiétants et de morts annoncées.

Comme un chien est un prototype orwellien, une critique du communisme d’Etat et de ses outils de propagande. Dagerman s’incruste lui-même dans cet univers où la technologie sert le mensonge. Il y joue le rôle d’un écrivain-caporal dans l’armée de la bien-pensance culturelle. Luttant pour garder son intégrité intellectuelle, il se retrouve balayé par une censure ridicule.

Sorte de Rimbaud des lettres suédoises, nous parlons de quelqu’un qui a un prix à son nom. Être titulaire du prestigieux « Stig Dagerman », c’est promouvoir la liberté d’expression et la compréhension interculturelle. Dagerman, c’est cette aspiration douloureuse à la liberté d’expression dont les  Wagons rouges débordent.

Extrait

Damien DESBORDES

« Les Wagons rouges », parution le 3 décembre (réédition)
Editions Maurice Nadeau, 18 euros