Ville connectée, le jeu en vaut-il la chandelle ?

La ville intelligente promet monts et merveilles à ses habitants. Elle leur offre certes de nombreux avantages en termes de qualité de vie. Mais le revers de la médaille existe. Cette utopie urbaine et technologique a un coût politique.

Qu’est-ce qu’une ville ?

De tous temps la ville a eu une dimension politique. Que l’on songe à l’Antiquité, aux rivalités entre Athènes et Spartes ou à l’essor Rome, petite ville devenue Empire au gré de ses conquêtes et de l’exportation de son modèle. Plus proche de nous, la division de Berlin pendant la guerre froide, la « révolution des parapluie » à Hong Kong ou la question explosive de Jérusalem nous rappellent qu’une ville est bien plus qu’un groupement d’individus indifférenciés ou une simple donnée géographique. Chaque ville a son histoire, son mode de vie, ses traditions, son tempérament et sa tradition politique. Et Marseille ne saurait déroger à cette règle.

Or la ville intelligente, ou ville connectée, est présenté par ses promoteurs sous un angle assez différent : celui de la praticabilité. Il ne s’agit certes pas de refuser par principe les améliorations technologiques induites par le numérique. Dans un contexte d’explosion démographique et d’urbanisation rapide, personne ne contestera le besoin de résoudre par tous les moyens possibles les problèmes de mobilité, de sécurité ou de pollution auxquels sont aujourd’hui confrontés les 4 milliards de citadins dans le monde. Mais on peut s’interroger sur la dimension strictement économique de la ville connectée telle que la présentent beaucoup de ses principaux promoteurs. Il n’est pas anodin que les projets les plus poussés technologiquement soient des villes comme Singapour, King Abdallah City (en Arabie Saoudite) ou des mégalopoles chinoises.

Cette ville en construction en Arabie Saoudite est l'un projet pharaonique de ville connectée et un marché phénoménal pour les entreprises du secteur. ©haitham alfalah
Cette ville en construction en Arabie Saoudite est l’un projet pharaonique de ville connectée et un marché phénoménal pour les entreprises du secteur. ©haitham alfalah

L’utopie de la ville intelligente

Internet et les outils numérique regorgent pourtant de potentiel en termes d’améliorations non seulement fonctionnelles mais aussi politiques pour les habitants. Échanges entre politiques et administrés, débats publiques, consultations ou votes…les moyens sont nombreux pour rêver à l’utopie de la ville intelligente. C’est ce que fait entre autres l’universitaire et lobbyiste américain Richard Florida. Pour l’inventeur de la notion de « classe créative » reprise par de nombreux décideurs politiques, la ville connectée y est très liée. Les fonctionnalités de la ville intelligente attirait la classe créative grâce à la qualité de vie qu’elle offre. En retour, la présence de cette population jeune aux emplois qualifiés augmenterait l’attractivité, notamment touristique, de la ville par le bon niveau de ses écoles et son bouillonnement culturel et artistique. Un cercle vertueux.

Il est vrai qu’au fond, Richard Florida définit avant tout la ville connectée comme la suite des villes industrielles. Il s’agit d’accompagner les mutations économiques induites par la mondialisation. Ce discours est ainsi repris par de nombreux acteurs politiques de premier plan, Emmanuel Macron le premier défendant le projet d’une « start up nation » pour succéder à une France peu à peu désindustrialisée. A Marseille, l’idée semble séduisante aux yeux des édiles locaux. Lors de l’inauguration d’un data center en juillet dernier (le troisième en seulement deux ans), le maire Jean-Claude Gaudin évoquait ainsi un « positionnement stratégique » pour sa ville appelée à devenir un « hub numérique » entre le nord et le sud de l’Europe.

Richard Florida à Up experience en 2010. Il est l'un penseur influent de la ville intelligente aux Etats-Unis. ©Ed Schipul
Richard Florida à Up experience en 2010. Il est l’un penseur influent de la ville intelligente aux Etats-Unis. ©Ed Schipul

Une ville privatisée

Certes aucun élu local, a fortiori dans une ville en difficulté économique comme l’est Marseille, ne refuse les nombreux emplois que permet l’économie du numérique. Mais il faut reconnaître que les décideurs politiques ne négocient en réalité que rarement en position de force face aux acteurs de la nouvelle économie du numérique : l’endettement des villes, la concurrence entre elles induites par la décentralisation, et la maigreur de leur budget face à des poids lourds économiques réduisent leur marge de manoeuvre. Ce rapport de force défavorable est visible dans les conflits qui opposent par exemple certaines municipalités à Air BnB (comme Paris) ou Uber (à Boston et Chicago). Rappelons que les états eux même sont bien souvent incapables d’imposer à leur juste valeur des entreprises comme Google ou Microsoft.

Dans ces conditions il est inimaginable pour la puissance publique d’espérer concurrencer les acteurs privés par des plateformes publiques. Ils sont en outre dans une réelle situation de dépendance technologique, et bien souvent à la merci de risques tels que l’obsolescence programmée. La ville tend ainsi à se déposséder de son autonomie au bénéfice du secteur privé, à privatiser des services qui devraient, ou en tous cas pourraient, être communs à tous.

Un Data Center à Covilha (Portugal). Ces immenses infrastructures sont au coeur de l'économie numérique. ©Tiago Silva
Un Data Center à Covilha (Portugal). Ces immenses infrastructures sont au coeur de l’économie numérique. ©Tiago Silva

L’économie des data

« Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit », affirme un adage à la paternité contestée très en vogue dans les milieux critiques à l’égard de l’économie du numérique. Il est vrai que le modèle de ses compagnies est de monnayer les données obtenues auprès de ses clients. La ville intelligente n’est-elle alors pas une manière de financer un service publique avec les données personnelles des citoyens?

La ville connectée est avant tout privée, marchande. Et l’économie générée par les data excède largement le cadre de la publicité ciblée. Une compagnie comme Palantir prétend, à partir de l’exploitation de masses de données obtenues auprès de divers opérateurs publiques et privés, être apte à réduire le risque terroriste. Un marché juteux dans notre contexte actuel, mais qui pose sérieusement la question de la vie privée et de l’utilisation de nos données personnelles. A cet égard, les pouvoirs publiques restent discrets, eux-même défenseurs acharnés de l’espionnage généralisé au nom du risque sécuritaire. La ville intelligente sera peut être fonctionnelle, mais elle sera privée. On y aura troqué un avantage économique contre un abandon politique. Ses habitants y auront vendu leur liberté contre un certains confort de vie.

Tristan Castel et Mathilde Ruchou