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Avec le coronavirus, le racisme anti-Asiatiques se décomplexe

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Depuis le début de l’épidémie du virus, de nombreux Asiatiques et Français d’origine asiatique ont fait l’objet de propos et de réactions haineuses, sur les réseaux sociaux ou dans leur vie quotidienne

« J’ai peur de me moucher en public maintenant ». Depuis que plusieurs cas de coronavirus ont été détectés en France, Jonathan Phonevilay modifie inconsciemment ses comportements lorsqu’il sort de chez lui. Le jeune Parisien, membre de l’Association des Jeunes Chinois de France, remarque, depuis quelques jours, une certaine psychose, notamment dans la rue et dans les transports en commun. « Parfois, quand je m’assois dans le métro, des personnes me regardent et vont s’installer ailleurs », raconte-t-il. 

Des regards en coin, des blagues de mauvais goût, parfois même des gestes de recul dans la rue… L’épidémie de coronavirus, dont l’épicentre se situe dans la ville de Wuhan, a décomplexé un racisme anti-Asiatiques prégnant dans l’Hexagone. Un phénomène récurrent, selon Vincent Geisser. « Les événements d’actualité sont souvent des moments propices à la montée des fantasmes. Le virus a réactivé un certain nombre de préjugés sur les Asiatiques », explique le chercheur rattaché au CNRS et directeur de publication de la revue Migrations Société.

Sur les réseaux sociaux, des internautes dénoncent le racisme qu’il subissent avec le hashtag #JeNeSuisPasUnVirus – Photo du Twitter de ChengwangL

« Il y a quelques jours, je faisais mes courses dans un supermarché et une femme voulait récupérer mon chariot. Elle m’a demandé si je n’allais pas lui transmettre le coronavirus, témoigne Thomas, un français d’origine vietnamienne de 42 ans. Sur le coup, j’ai rigolé mais je ne trouve ça pas drôle. Je pense que j’aurais dû lui dire quelque chose, mais je n’ai pas osé ». 

Alex a aussi fait les frais des stéréotypes sur les Asiatiques et le coronavirus. « Un jour, je passais dans un rayon du magasin et deux clients se sont couverts le nez et la bouche avec leur main quand ils m’ont vu, témoigne le vendeur à Paris Store, une chaîne de vente de produits asiatiques. Je ne pense pas que ce soit un acte raciste mais plus une peur du virus. Les gens sont vraiment mal informés, que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans la presse ».

« Alerte jaune »

Depuis le début de l’épidémie, certains médias n’hésitent pas à user de légèreté, voire de stéréotypes douteux pour traiter du coronavirus. Mardi 28 janvier, la chaîne d’information en continu BFM-TV diffusait une émission intitulée « Rapatriement : casse-tête chinois ? ». Deux jours auparavant, on pouvait lire « Alerte jaune » en Une du journal régional Le Courrier Picard. Un choix éditorial qui a vivement fait réagir, notamment sur les réseaux sociaux. 

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« C’est un titre qui joue sur les peurs, analyse le sociologue Vincent Geisser. Cela montre bien que le fantasme du « péril jaune » n’a pas encore tout à fait disparu de la société française ». En effet, les termes « jaune » et « péril jaune » font historiquement allusion à des clichés racistes anti-Asiatiques. Développé au XIXe siècle, le stéréotype du « péril jaune » avait pour but de prévenir le danger de voir les peuples d’Asie gouverner le monde. 

« J’étais choqué de voir qu’un journal grand public fasse un jeu de mot comme ça. C’est inacceptable, lance Jonathan Phonevilay. Le problème c’est qu’il y a beaucoup de personnes qui sont mal informées et qui répètent ce qu’ils lisent dans la presse. Le racisme ordinaire ça vient de là. » Après avoir présenté des excuses, la rédaction du journal explique avoir voulu « relativiser justement l’éventuelle panique irrationnelle pouvant se répandre après l’apparition des premiers cas en France ».

A l’image de l’élu de Seine-Saint-Denis Madjid Messaoudene, de nombreux internautes ont dénoncé sur Twitter le racisme de cette Une en utilisant le hashtag #JeNeSuisPasUnVirus, lancé lundi 27 janvier sur le réseau social et devenu rapidement top des tendances. 

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« Ca permet de centraliser les témoignages et surtout de savoir qu’on n’est pas seuls face à ce genre d’expérience. Quand on se sent soutenu, c’est plus facile de pouvoir supporter les insultes », souligne Jonathan Phonevilay. 

« Contrer la puanteur raciste ambiante »

Avec #JeNeSuisPasUnVirus, des Asiatiques et des Français d’origine asiatique ont rendu public les insultes racistes dont ils sont la cible et ont dénoncé les nombreux clichés qui visent leur communauté. Un moyen de « contrer la puanteur raciste ambiante », explique la jeune femme à l’initiative du hashtag dans un long post. « Il y a un processus de racialisation sur ce virus, dénonce-t-elle. On sait très bien qu’un virus n’a pas de nationalité. » Des termes repris par la journaliste Linh-Lan Dao, dans une interview pour Kombini news.

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« On ramène tout à la Chine alors que beaucoup de personnes d’origine asiatique en France ne sont même pas Chinoises. Elles sont d’origine vietnamienne, cambodgienne, laotienne, ou même réunionnaise. C’est une réduction de la diversité des histoires asiatiques. On appelle ça de l’essentialisation », explique le sociologue Vincent Geisser.

Selon Jonathan Phonevilay, l’épidémie du coronavirus n’a fait que raviver un racisme anti-Asiatiques latent en France. « Ca a été l’occasion pour certains de libérer leur parole raciste et de déverser la haine qu’ils ont pour les personnes asiatiques. Et comme sur les réseaux sociaux ils ne sont généralement pas punis, ils en profitent », condamne le bénévole de l’Association des Jeunes Chinois de France. 

Margaux Barou

Auteur·trice

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