A La Plaine, la rue est un « chez-soi »

par Cassandre AMOUROUX et Marion CHAIX

A La Plaine, la rue est un « chez-soi »

A La Plaine, la rue est un « chez-soi »

Cassandre AMOUROUX et Marion CHAIX

Les travaux de la place Jean-Jaurès, située dans le 5e arrondissement de Marseille, ont démarré début septembre, avec fracas. Face à cette opération de rénovation, ou de gentrification pour certains, les habitants du quartier se sont massivement mobilisés pour ne pas perdre leur conception de l’espace public et de « la rue ».

« En 2012 déjà, Big Brother venait perturber notre convivialité », explique Bruno Le Dantec, membre fondateur de l’Assemblée de La Plaine. Ce collectif qu’on ne présente plus, a réuni des centaines d’opposants au projet de requalification de la Plaine. «On n’a jamais été tranquilles», déplore-t-il. C’est à partir de là que le collectif s’est créé. « Des caméras de vidéosurveillance commençaient à fleurir un peu partout, on se sentait traqués », explique-t-il. A force de courriers, et d’appels à la presse, le collectif a finalement obtenu gain de cause. La Plaine a commencé a se départir d’une bonne partie de ses caméras, et à retrouver un semblant d’authenticité.

Mais la mairie n’en était pas à sa première bataille contre la Place Jean-Jaurès. En 2013, lorsque Marseille est devenue capitale européenne de la culture, c’est le célèbre Carnaval Indépendant de La Plaine qui s’est vu menacé par une présence policière accrue. « Notamment une présence provocante, souvent violente », détaille-t-il. Le carnaval est un événement incontournable dans le quartier depuis plus de 20 ans. C’est une manifestation populaire, qui valorise la liberté d’expression sous toutes ses formes et la critique sociale, dans un joyeux désordre. Somme toute, une vitrine de cette vie de quartier unique, en plein cœur de Marseille.  « En s’attaquant à la tranquilité de ce carnaval, on s’attaquait à nos rues, à notre liberté d’occuper l’espace public », affirme Bruno le Dantec.

Et sur la place Jean-Jaurès, l’espace public est très investi. Le quartier noctambule est à la croisée de toutes les cultures. Terrasses, bars, salles de concerts, restaurants, galeries d’arts et murs recouverts de graffitis… La Plaine est un théâtre de vie. Ici, les publics vivent en communauté dans la rue, sur les trottoirs et font partie des murs.  Pour la SOLEAM  (société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine) en charge du projet de réhabilitation et pour la Ville, cette joyeuse cohabitation entraîne  « des conflits d’usages ». « Ce que nous rejetons bien sûr, affirme Bruno le Dantec. Les jours de marché, les terrasses se retirent pour s’installer plus tard, les parents et les enfants investissent le parc le mercredi après-midi ou les week-ends pour céder leur place à des jeunes par exemple la nuit ou les samedis soirs ». C’est à partir de cette idée qu’il existe « une mauvaise gestion de l’espace public » à La Plaine, que la Mairie a décidé en 2015  de  requalifier  la plus grande place de la ville. Officiellement, le coût total de ce nouveau projet s’élève à 13,5 millions d’euros.

Une nouvelle qui a tout de suite suscité chez les habitants une vague d’inquiétude, beaucoup y ont vu le début de l’embourgeoisement du quartier. Et dès l’arrivée des premiers engins de travaux, les opposants se sont fait entendre.

La place Jean Jaurès, avant les travaux. ©Julie Le Mest

Une lutte pacifique et symbolique

Bruno le Dantec l’assure : « au départ, nous voulions défendre symboliquement  nos rues ». « Le but était de prouver à la Mairie que cette multiplicité d’acteurs était précisément notre richesse », ajoute-t-il. Alors l’Assemblée de la Plaine a d’abord affiché son soutien aux forains, premières victimes du projet de requalification. Pour les trois années de travaux à venir, ils ont été déplacés sur d’autres marchés de la ville comme celui de la Joliette.  « La première lutte est passée par le fait de tisser des liens forts avec les forains : de discuter avec eux, de se montrer rassurant et surtout de ne rien lâcher », s’émeut Bruno Le Dantec.

Face à l’état d’abandon, l’idée était de se réunir dans la rue, de créer du lien social. Une démonstration par l’effet. Des jeux, des tournois de pétanques, des sardinades ont été organisées sur la place avec le soutien du groupe de musique Massilia Sound System. « Le but était de donner un aspect ludique à cette lutte, de garder le côté folklorique de la place. », justifie-t-il.  L’Assemblée de la Plaine n’a d’ailleurs pas été le seul acteur de cette lutte, d’abord pacifique. Des milliers de riverains, natifs du quartier ou nouveaux arrivants, voisins et attachés à la place Jean-Jaurès, se sont également mobilisés. Lorsque les premières plaques de béton sont arrivées, certains ont mené des travaux de construction. Ainsi, au milieu d’un chantier naissant, de nouveaux « mobiliers » se sont mis à fleurir : des cabanes pour réunir, des bancs pour symboliser le dialogue et des réunions pour se concerter.  « Et en face de nous, nous avions de la destruction : des camions, des pelleteuses, qui allaient s’emparer de nos rues », déplore Bruno le Dantec.

Alors la violence n’a pas tardé à gagner le mouvement. A quelques jours du début des travaux, des dizaines de camions de CRS se sont installés autour de la place. Des heurts ont éclatés, à plusieurs reprises, entre forces de l’ordre et opposants au projet. Des poubelles ont été incendiées. Puis est l’heure est venue d’abattre les arbres, à la mi-octobre. Ce jour là, des dizaines de manifestants se sont présentés, sous la pluie, face à un nombre spectaculaire de CRS qui ont quadrillé la zone pour éviter que les opposants au projet ne s’en approchent. En tout, une trentaine d’arbres ont succombé aux tronçonneuses. Les travaux ont ensuite commencé sur la Plaine, avec l’édification d’un mur en béton tout autour de la place. Ce dispositif impressionnant, haut de plus de deux mètres, est destiné à assurer la bonne tenue des travaux. Il a coûté 390 000 euros. Le Président de la Soleam, Gérard Chenoz a exprimé lors d’une conférence de presse son regret « d’en être arrivé là » et a assuré que la mesure était « provisoire ». Mais depuis que le mur a été construit, les tensions ont augmenté sur la place Jean Jaurès comme en témoignent les nombreux tags qui sont venus couvrir ce support artistique contesté : « haute trahison », « Gaudin démission », « la coupe est Plaine », « La Plaine en lutte ». Une photo grandeur nature de la chute du mur de Berlin a même été collée sur un large espace du mur. Par ce biais, les opposants expliquent vouloir se « réapproprier la rue ».

«Les oubliés de La Plaine»

Sur la Place Jean-Jaurès, la  « ré-appropriation de la rue » trouve plusieurs définitions. Lisa a 85 ans. Lorsqu’elle est arrivée à Marseille par la mer alors qu’elle n’était qu’une jeune adulte, elle s’est installée dans la rue de l’Olivier, à deux pas de la place. « Ce quartier avait quelque chose en plus, que les autres n’avaient pas, s’émeut-elle. Icije croisais des gens venus du monde entier, je n’étais étrangère pour personne et c’est précisément cela qui m’a séduite ». Si Lisa affirme volontiers que le quartier a su garder son brassage culturel et son ambiance populaire, elle dénonce néanmoins l’abandon du quartier par les pouvoirs publics. « Il y a 20 ans de cela, on ne voyait pas une ordure au sol », se désole-t-elle. Façades d’immeubles en décrépitude, éclairage public défaillant, routes mal-entretenues, La Plaine s’est largement détériorée ces dernières années. Alors pour d’autres, comme pour Lisa, «se réapproprier la rue » passe nécessairement par une rénovation du quartier. « Pourquoi parler tout de suite de gentrification ? J’ai envie de faire confiance à la Mairie, après tout, on a aussi le droit à un meilleur cadre de vie ! », s’exclame-t-elle.

Suite aux vives réactions provoquées par le début des travaux, un collectif de riverains s’est constitué en soutien au projet. « Les riverains de la Plaine », composés d’habitants du quartier et de quartiers avoisinants, militent pour une rénovation rapide et contre « une politisation à outrance des enjeux locaux ». Parmi les revendications : «retrouver la place de mon enfance», «faire du vélo sur la Plaine sans voiture» ou encore « allier quartier populaire et lieux communs plaisants ».  Si les volontés sont multiples, tous les membres du collectif s’accordent sur une chose : « nous sommes les oubliés de la Plaine». Sous-représentés, notamment dans les médias, nombreux sont pourtant ces riverains qui soutiennent les travaux de requalification de la place.

La rénovation d’une place mais des immeubles qui s’effondrent

Comme par ricochet, les habitants du quartier de la Plaine ont été touchés par les effondrements d’immeubles rue d’Aubagne qui ont fait 8 morts le 5 novembre. Les habitants de Noailles sont du voisinage. Il suffit de descendre une rue depuis la place Jean Jaurès pour rentrer dans le quartier. Les jours suivants le drame, l’Assemblée de la Plaine a organisé des collectes de vêtements et de nourritures pour les sinistrés. Puis très vite, plus personne ne pouvait traverser la Plaine sans remarquer le nombre impressionnant de feuilles et de dessins accrochés au mur. La Plaine montrait son soutien et sa solidarité dans chacune de ses rues. Dès l’annonce de la marche blanche, l’événement était affiché avec de grosses lettres sur le mur. Comme beaucoup de marseillais, les habitants du quartier sont venus en masse participer aux marches organisées à la suite des effondrements.

Mais cette lutte commune n’est pas uniquement le fruit d’une solidarité de voisinage. Elina est membre de l’Assemblée de la Plaine. Elle fait le lien entre la gentrification de son quartier et les immeubles qui s’effondrent à Noailles.

Les effondrements rue d’Aubagne ont été un nouveau facteur de révolte chez les personnes opposées au projet de requalification. Le 24 novembre au soir, un « bal masqué » organisé par l’Assemblée avait pour but de rassembler les opposants au chantier. Le défilé est parti de la mairie en fin d’après-midi mais les festivités ont rapidement dégénéré aux abords de la place Jean Jaurès. La Plaine s’est retrouvée envahie de CRS et deux hélicoptères ont survolé les lieux jusque tard dans la soirée. Un dispositif important qui contrastait avec le nombre de manifestants présents sur les lieux. Plusieurs opposants se sont fait gazer après des affrontements avec la police et les pompiers ont dû intervenir pour des départs de feu. Les passants ont attendu longtemps ou ont effectué des détours avant de pouvoir rentrer chez eux. De nombreuses artères étaient bloquées pour encercler les manifestants.

Aujourd’hui, alors que le quartier de Noailles s’enflamme face au drame de la rue d’Aubagne, la place Jean-Jaurès, emmurée, a retrouvé son calme. Les travaux se poursuivent face aux riverains et aux commerçants résignés. Pour beaucoup, ils n’attendent qu’une chose : « un résultat, dans trois longues années ». Avec la ferme intention de redonner « très vite » à la Place Jean-Jaurès métamorphosée, son âme d’autrefois.