Diviser pour mieux régner, la stratégie des candidats dissidents

par Nicolas Dixmier

Diviser pour mieux régner, la stratégie des candidats dissidents

Diviser pour mieux régner, la stratégie des candidats dissidents

Nicolas Dixmier
Photos : Crédit : PEIFFER Thierry, Villani Cédric, 1990SL
10 décembre 2019

Paris, Marseille, Lyon… Dans chacune des trois grandes villes de France se trouve un candidat dissident au parti donné vainqueur à l’élection municipale de 2020. Une stratégie de communication qui pourrait s’avérer gagnante face à l’impopularité grandissante des partis.

Être candidat “quoi qu’il arrive”. Pour l’élection municipale de 2020, cette expression est sur toutes lèvres : Cédric Villani à Paris, Bruno Gilles à Marseille ou encore David Kimelfeld pour la métropole de Lyon… Tous ont prononcé cette petite phrase au cours de leur campagne. Leur point commun ? Ils sont tous dissidents à leurs partis pourtant donnés vainqueurs dans les villes où ils se présentent. A 4 mois des échéances électorales, ce phénomène de désobéissance à sa propre famille politique ne passe pas inaperçu, surtout parce qu’il touche les trois plus grandes villes de France. 

Ce choix de partir en dissidence n’est pas qu’une simple décision prise sur un coup de tête comme le sous-entendait Martine Vassal, candidate des Républicains à la mairie de Marseille, à propos de son rival Bruno Gilles dans La Provence du vendredi 29 novembre 2019 : “Un autre candidat de droite sans l’investiture, c’est de la folie !”. Non, il est souvent le fruit d’un mélange entre une stratégie de communication longuement préparée en amont et d’un sentiment de frustration. En effet, dans la plupart des cas, ces candidats se lancent seuls car ils se sentent évidemment lésés par leurs partis qui en a préféré à un autre à eux : LREM a préféré Benjamin Griveaux à Villani pour Paris et Gérard Collomb à Kimelfeld pour la métropole de Lyon tandis que Les Républicains ont préféré Martine Vassal à Gilles pour Marseille. 

Cependant, ce choix de se lancer sans soutiens d’institutions politiques témoigne également d’un sentiment de trahison de la part de ces candidats envers leurs partis qu’ils soupçonnent d’avoir déjà fait leur choix bien en amont, un sentiment que l’on ressent surtout chez les déçus des candidats LREM. “Depuis le début, on avait dit que la procédure de la commission nationale d’investiture était viciée” dénonçait déjà Cédric Villani en août 2019 à Paris Match à propos de la désignation de Griveaux comme candidat de LREM à la mairie de Paris tandis que David Kimelfeld dénonçait lui des « négociations illusoires » et des « dialogues biaisés » à propos de l’investiture de Gérard Collomb par LREM à la métropole de Lyon comme le rapporte le magazine Lyon Capitale.

Un choix de rupture avec les partis

Pour ces candidats dissidents, il est capital de faire percevoir leur non-désignation comme la résultante d’une stratégie de politique politicienne dont ils sont les victimes. Une idée que l’on retrouve parfaitement dans la bouche de Bruno Gilles lorsqu’il déclare dans La Provence du jeudi 28 novembre 2019 qu’il regrette que le poids du système l’ait emporté” en parlant de la désignation de Martine Vassal comme candidate à la mairie de Marseille pour Les Républicains. Mais cette stratégie de se faire passer pour les martyrs des partis ne dupe personne dans le monde politique.  Benjamin Griveaux faisait d’ailleurs savoir dans une lettre aux Marcheurs parisien : “ce n’est pas à nous d’exclure [Cédric Villani], mais à lui de savoir s’il reste”, comme le rapportait Le Parisien le 4 septembre dernier. En résumé, “sa stratégie est claire : surtout, ne pas faire de Villani un martyr” et briser l’image qu’il a “d’artisan de la division” que Cédric Villani a bien réussi à lui faire coller à la peau. 

Dans cette situation, le candidat dissident tente de présenter sa situation ainsi que ce manque de soutien de la part de son parti comme un avantage. “L’absence d’étiquette me libère et me permet de mener un très large rassemblement” expliquait Bruno Gilles dans La Provence du vendredi 29 novembre 2019 tandis que David Kimelfeld affirmait qu’”aujourd’hui, nous sommes libérés parce que nous sommes tendus vers un objectif, qui est de gagner” rapporte France 3 Auvergne-Rhône-Alpes. Les partis politiques sont présentés dans ces discours comme étant des poids à leur campagne notamment à cause de leur impopularité puisque selon le baromètre annuel de la confiance Cevipof-OpinionWay publié en janvier 2019, seuls 9% des interrogés ont déclaré avoir confiance en eux. 

Mais ce choix de se lancer sans le soutien de sa famille politique est à double tranchant. En effet, tout l’enjeu est de ne pas passer pour un traître au parti qui lui ferait rater l’élection à cause d’une ambition personnelle. C’est notamment le casse-tête de Villani à Paris qui en s’opposant à Griveaux pourrait faire gagner Anne Hidalgo, l’actuelle maire de Paris, mais c’est aussi le cas de Bruno Gilles à Marseille qui pourrait faire gagner le candidat du Rassemblement National, Stéphane Ravier, en s’opposant à Martine Vassal. 

C’est justement sur ce dernier que tentent de jouer les rivaux de ces candidats dissidents, en tentant de les faire pour des opportunistes uniquement intéressés par leurs propres intérêts. “Nous avons fait beaucoup de propositions à Bruno Gilles, déplorait Jean-Claude Gaudin, l’actuel maire de Marseille et soutien de Martine Vassal dans La Provence du jeudi 28 novembre 2019. Nous lui avons notamment donné la possibilité de conduire la liste Les Républicains lors des prochaines sénatoriales, ce qui l’assurerait d’être réélu. Mais il ne veut pas entendre et ne veut qu’être maire, maire, maire et rien d’autre, s’agace-t-il. J’espère qu’il suivra malgré tout ce vote et qu’il se dise, comme Léon Blum en son temps, qu’on n’a jamais raison contre son parti”. C’est donc une véritable bataille d’image que se livre les candidats d’un même parti au cours de cette élection municipale.

Une stratégie qui ne date pas d’hier

Finalement, ce phénomène de dissidence est-il si spécifique à cette élection municipale 2020 ? Non, nous a répondu Bruno Cautrès, chercheur CNRS au CEVIPOF (le Centre de recherches politiques de Sciences Po) et enseignant à Sciences Po. “C’est loin d’être un cas unique, on a pu voir des situations similaires en 1983 et 1997, surtout à l’intérieur de l’Union de la Gauche”, rappelle-t-il. “Ces candidatures dissidentes résultent d’une tension permanente sur le choix des candidats entre les appareils politiques centraux et leurs antennes locales, des tensions autour de la consigne nationale” analyse-t-il également avant d’ajouter que “LREM ne déroge pas à la règle” pour les élections à venir. 

Le cas de l’investiture LREM à Marseille illustre bien cette remarque. Lundi 9 novembre, le parti présidentiel a décidé de soutenir, “et non pas investir” rappelle bien La Provence, Yvon Berland, ancien président de l’université d’Aix-Marseille, aux élections municipales de 2020 à Marseille. Ses deux concurrents, le député LREM Saïd Ahamada et le doyen de la faculté de droit Jean-Philippe Agresti, ont été prévenus auparavant de la décision de la commission d’investiture. Cela ne les a pas empêcher de se lancer seuls en campagne, une semaine avant pour Agresti et au milieu du mois de novembre pour Ahamada qui, avant de se résoudre à rejoindre la candidature d’Yvon Berland, avait lui aussi affirmé qu’il serait candidat à la mairie de Marseille… “quoi qu’il arrive”.