Est-il dangereux d’aller voir le film Joker aux Etats-Unis ?

par Nicolas Dixmier

Est-il dangereux d’aller voir le film Joker aux Etats-Unis ?

Est-il dangereux d’aller voir le film Joker aux Etats-Unis ?

Nicolas Dixmier
Photos : Copyright 2019 Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved. TM; © DC Comics / Niko Tavernise
16 octobre 2019

Alors que le film est bien parti pour être l’une des sensations de l’année, Joker génère beaucoup d’inquiétudes à cause de son message, mais pas seulement. Une partie des craintes qu’il inspire provient également de son personnage principal ainsi qu’à un acte tragique qu’il aurait inspiré : la fusillade d’Aurora en 2012 dans un cinéma. Mais pour certains, cette crainte d’une nouvelle tragédie dans les salles obscures n’est qu’une psychose orchestrée par les médias et destinée à générer de l’audience. Vraiment ?

Il n’est pas surprenant de voir qu’un film autour d’un personnage iconique comme le Joker fasse autant débat. Récompensé du Lion d’or à La Mostra de Venise, qualifié « d’utilité publique » par le réalisateur Michael Moore, Joker réalisé par Todd Philipps est sans conteste l’un des films de l’année. Avec un Joaquin Phoenix au sommet de son art, une photographie léchée accompagnée d’une bande-son dirigée d’une main de maître, le tout sur fond de problématiques sociales actuelles et de questions sur la santé mentale : tout est réuni pour que le film fasse son chemin jusqu’aux Oscars.

Pourtant, certains internautes estiment que, dans leur traitement, les médias installent un sentiment de psychose autour du long-métrage en évoquant le risque de potentielles fusillades lors des projections du film au cours de son premier week-end d’exploitation. D’autres poussent l’idée encore plus loin en accusant ces mêmes médias d’inciter les spectateurs à causer eux-mêmes ces tragédies. Comment en est-on arrivé à une telle réflexion ? Pour comprendre les fondements de cette véritable inquiétude des médias, il faut revenir en profondeur sur la génèse du Joker sur grand et petit écrans jusqu’à l’acte fondateur de cette crainte : la fusillade d’Aurora en 2012.

La première apparition du Joker sur écran remonte donc à la série télévisuelle Batman de 1966. Le personnage est alors incarné par Cesar Julio Romero Jr qui livre une version très bariolée et loufoque du personnage, collant ainsi à l’ambiance très sixties de la série assez similaire à celle des comics de l’époque. Si cette première incarnation se rapproche plus d’un clown que de celle d’un chef de pègre, il faudra attendre plus de vingt ans pour revoir le personnage sur écran et cette fois-ci au cinéma.

En 1989, c’est donc Jack Nicholson qui prête ses traits au Joker dans le film Batman de Tim Burton et, disons-le clairement, qui sera à l’origine de la popularité du personnage. Clownesque et fou tout en restant un parrain de la pègre, le Joker de Nicholson est longtemps resté la meilleure version du personnage aux yeux du grand public, au coude à coude avec celle de la série animée Batman de 1992 doublé par Mark Hamill, Luke Skywalker en personne. À ce moment-là, le personnage n’est alors qu’un ennemi de comics charismatique fidèlement retranscrit à l’écran. Mais tout cela, c’était avant les attentats du 11 septembre.

Un personnage de fiction lié à de réelles tragédies

Avec l’attaque des deux tours du World Trade Center par Al-Qaïda en 2001, le monde a découvert que la paix post-Guerre Froide n’était que de courte durée et que le terrorisme allait être l’un des grands maux du XXIème siècle. Un aspect de notre époque que les créateurs de fiction ont rapidement compris et qui a rarement été aussi bien représenté à ce jour que par le personnage du Joker dans le Dark Knight (2008) de Christopher Nolan. Véritable criminel nihiliste et terrifiant aux méthodes terroristes et au passé inconnu, le Joker d’Heath Ledger est un personnage très ancré dans la réalité contrairement à ces prédécesseurs et faisant de lui l’un des plus grands méchants de fiction de l’histoire moderne. La performance de l’acteur lui vaudra d’ailleurs un Oscar du meilleur second rôle en 2009… à titre posthume.

Car le 22 janvier 2008, soit près de sept mois avant la sortie du long-métrage, Heath Ledger est retrouvé mort chez lui à New York, à la suite d’une overdose. Quatre ans plus tard, en 2012, la suite de Dark Knight, Dark Knight Rises, sort et conclut la trilogie de films Batman réalisée par Christopher Nolan. À la surprise générale, aucune mention n’est faite dans le film au Joker malgré son rôle central dans le précédent opus, un choix qui sera fortement reproché au réalisateur. Néanmoins, l’ombre du personnage planera tout de même sur cet ultime volet.

En effet, le 20 juillet 2012, un jeune homme du nom de James E. Holmes alors âgé de 24 ans ouvre le feu dans une salle de cinéma projetant Dark Knight Rises à Aurora, dans le Colorado, faisant 12 morts et 70 blessés. Une fois arrêté, ABC News rapporte qu’il aurait dit aux policiers qu’il « est le Joker » et qu’il s’était teint les cheveux en rouge pour lui ressembler, quand bien même tout le monde sait que le personnage a les cheveux verts. Malgré ce détail, le mal était fait : l’image du Joker était désormais associée à une tragédie bien réelle, faisant de lui un personnage dangereux dans l’imaginaire collectif depuis l’interprétation d’Heath Ledger car même si ce n’est qu’un personnage de fiction, il est capable d’inspirer le pire chez certains comme M.Holmes qui le tient en idole.

Une menace à prendre au sérieux ?

Le souvenir de cette tuerie n’est-il donc pas une raison suffisante pour expliquer l’inquiétude des médias face à la sortie d’un film entièrement dédié au Clown Prince du Crime ? Pour certains internautes notamment sur Twitter, non, les sites d’informations ne chercheraient en fait qu’à créer un sentiment de psychose autour de Joker, voire à inciter les spectateurs à causer une nouvelle fusillade lors d’une séance du film afin de pouvoir écrire sur cette potentielle tragédie, générer un maximum d’audience et donc de revenus. Vraiment ?

En réalité, les médias, et en particulier les médias anglo-saxons, ne font que rapporter les inquiétudes des autorités et entreprises américaines. Ainsi, par exemple, de grandes chaînes de cinémas comme Landmark Theaters ont banni les déguisements et maquillages à l’entrée de leurs salles, rapporte le site TMZ.

Du côté des forces de l’ordre, le site de référence du cinéma Deadline rapporte lui que des policiers en civil ont été déployés dans les salles de cinéma new-yorkaises lors du premier week-end d’exploitation du film. La police de Los Angeles a aussi fait savoir à l’AFP qu’elle allait renforcer ses patrouilles aux alentours des salles de cinéma ce week-end là, « bien qu’il n’y ait pas de menaces crédibles dans la région de Los Angeles » a-t-elle ajouté.

Autre preuve : dans un bulletin de renseignement conjoint du FBI et du département de la Sécurité intérieure que s’est procuré ABC News, les autorités affirment avoir « reçu des informations faisant état de menaces sur des publications sur les réseaux sociaux appelant à des « tirs de masse non spécifiques« , sans pour autant disposer d’informations sur « des menaces spécifiques ou crédibles pour des lieux particuliers« . Enfin, selon le site Gizmodo, même l’armée américaine aurait envoyé une alerte à ses membres pour les prévenir du risque d’un tireur de masse lors de la projection de Joker, les avertissant de « prendre conscience de leur environnement et d’identifier deux issues de secours lors de leur entrée dans les salles de cinéma ».

La peur qui entoure les projections de Joker ne provient donc pas de nulle part, les précautions prises par les autorités américaines ne font que la confirmer tandis que les sites d’informations ne font que les relayer. Néanmoins, accuser les médias à tort de souhaiter le pire pour s’enrichir, c’est peut-être ça aussi l’un des véritables dangers que met en lumière le film.

Pour aller plus loin sur le sujet : « Le film « Joker » et le spectre de la violence mimétique » à lire sur Slate.

« Le film « Joker » est-il dangereux  ? » à lire sur Courrier international.

Nicolas Dixmier

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