Le « mandat de trop », révélateur de dysfonctionnement

par Tristan Vyncke

Le « mandat de trop », révélateur de dysfonctionnement

Le « mandat de trop », révélateur de dysfonctionnement

Tristan Vyncke
Photos : Crédit photo : Tristan Vyncke
10 décembre 2019

Les 450 habitants du village de Méthamis, dans l’arrière-pays vauclusien, ont connu une vie municipale mouvementée ces dernières années. Démissions en pagailles, élections partielles sans candidats et même menace de mise sous tutelle, l’organisation politique et administrative de la commune fut très compliquée. À 3 mois de la fin du mandat municipal, nous avons rencontré les différents acteurs qui ont animé ce sextennat. Leurs témoignages mettent en lumière les nombreuses difficultés auxquelles doivent faire face les élus, en particulier dans les petites communes.

À 79 ans, Claude Pagès, le maire de Méthamis semble tenir la forme physiquement, il se déplace sans difficulté et conserve une poignée de main vigoureuse. Mais il le reconnait lui-même, c’est mentalement qu’il est épuisé. « Je crois qu’il est grand tant que je profite de ma retraite » glisse-t-il à qui veut bien l’entendre, ne manquant pas de rappeler qu’en 2014, déjà, il ne voulait pas être candidat à sa propre succession. « Mais à 1 mois de la date fatidique, il n’y avait toujours pas de candidat. Alors j’ai accepté de me représenter » précise-t-il. Une candidature qui ne fut pas de tout repos, car s’il ne rencontra pas d’opposition, il dut tout de même faire face à un adversaire redoutable : le désengagement politique. En 2014, non seulement Claude Pagès se portait candidat par défaut, mais à la veille de la clôture des inscriptions, il lui manquait encore 1 colistier pour atteindre les 11 personnes sur la liste électorale, le minimum pour que les élections soient valides.

Un désengagement politique inquiétant

Ce cas, qui peut paraître invraisemblable, est en fait tout sauf une exception. Le désengagement politique est l’un des fléaux qui frappe de plein fouet la démocratie locale, en particulier dans les milieux ruraux. Pour ce maire vauclusien, le phénomène n’a rien d’étonnant, et s’expliquerait entre autres par « un manque de moyens et d’accompagnements dédiés aux fonctions municipales » et un certain « changement de mentalité ». « Les gens sont très demandeurs mais de moins en moins enclins à investir eux même de leur temps » estime l’ancien postier qui fut représentant syndical toute sa carrière, « on ne retrouve plus l’esprit de commune comme avant. Le monde a changé » conclue-il, donnant l’impression d’avoir été dépassé par la vitesse de cette évolution.

Mais Jean-Marc Teste voit la situation méthamissienne d’un autre œil. Lui qui a démissionné du conseil municipal en début d’année considère que cette difficulté initiale à réunir des colistiers n’était pas le fruit d’un désamour de la politique en générale. Selon lui, c’était plutôt un moyen pour les habitants de désapprouver une nouvelle candidature du maire sortant, sans pour autant avoir la possibilité de se présenter contre lui, faute de temps libre le plus souvent. Chez ce pompier de 42 ans, le sens de l’engagement pour la communauté est inné, et il n’envisage pas que les gens puissent simplement être désintéressés par la vie politique locale. Il en tient d’ailleurs pour preuve sa propre candidature (encore non officielle) pour les élections à venir, « un secret de polichinelle », reconnait-il lui-même. Une candidature pour laquelle il aurait déjà rassemblé ses dix colistiers, « sans aucune difficulté » insiste-il. De quoi faire relativiser l’idée que ce désengagement politique massif serait propre à ce petit village perché entre le Ventoux et le Luberon, mais pas de quoi nier son existence pour autant.

Un manque de moyen décourageant

Si les membres et ex-membres du conseil municipal de Méthamis ont des valeurs et des motivations différentes, tous partagent un même constat : le manque de moyens auquel ils doivent faire face. Un constat qui s’applique d’abord à la valorisation de ces fonctions politiques municipales. D’une part, seul le maire et ses adjoints sont rémunérés dans les petites communes, ce qui peut procurer un sentiment d’inutilité aux autres membres du conseil, qui vont alors revoir à la baisse leur degré d’engagement. D’autre part, ces rémunérations sont relativement basses (à Méthamis, 500 € pour le maire et 200 € pour les adjoints), et elles ne constituent clairement pas un salaire à part entière. Pourtant ces fonctions sont très chronophages, il est donc difficile de cumuler un emploi à plein temps et des fonctions municipales importantes. « C’est pour ça que l’on se retrouve avec des maires de 70 ans de moyenne d’âge » résume Jean-Marc Teste, qui tentera pourtant de relever le défi.

Un manque de moyen pour attirer vers les fonctions municipales donc, mais également un manque de moyen pour les municipalités elles-mêmes. Un problème que Méthamis connait bien, comme l’explique parfaitement la première adjointe du village, Chantal Kauffmann : « En fait, une petite mairie comme la nôtre n’a plus de budget propre. Les recettes des impôts locaux sont quasi-nulles, alors on fonctionne presque exclusivement grâce aux subventions, versées par la communauté de commune, le département, l’Union Européenne, l’Etat ou encore la Région » explique l’ancienne éducatrice spécialisée de 66 ans, qui en est à son deuxième mandat municipal. « Mais toutes ces subventions sont réduites drastiquement. Résultat, en 12 ans j’ai vu les moyens de la mairie s’effondrer, passant de 500 000 € de budget annuel, à seulement 310 000 € aujourd’hui ».

Ce manque de moyens criant et exponentiel condamne petit à petit la survie des petites municipalités comme Méthamis car elles n’ont plus les moyens de mener à bien des projets qui leurs seraient propres, et donc de forger leur identité et de se démarquer au sein du millefeuille administratif français. En théorie, les mairies disposent d’une clause de compétence générale, et peuvent donc agir dans tous les domaines. Les élus, y compris des petites communes, en sont bien conscients, mais comme l’explique Chantal, ils n’en ont que faire : « C’est bien beau de dire qu’on peut agir dans tous les domaines, mais en réalité on sait parfaitement qu’on aura très peu voire aucun moyen de les mettre en place, alors à quoi bon ». Plus inquiétant encore, les petites communes ne sont plus toujours capables d’assumer leurs fonctions obligatoires (ndlr : Bâtiment des écoles primaires et mairies, voirie communale et logements sociaux). À Méthamis, la commune a dû contracter un prêt de 30 000 € pour réaliser des rénovations indispensables de l’école primaire.

Des élus en mal d’accompagnement

« Pour finir, je dois dire que le gros problème c’est que c’est de plus en plus compliqué ». C’est sur ce point que le maire Claude Pagès a souhaité conclure notre entretien. Considérer que cette impression serait dû à un manque de modernité, et qu’un individu plus jeune n’y verrait aucune difficulté serait faire fausse route : tous les acteurs que nous avons interrogés au cours de ce reportage participaient à ce constat. Olivier Baguet est resté conseiller municipal de Méthamis pendant 5 mois, avant de démissionner pour des désaccords avec l’équipe municipale, qu’il jugeait « incompétente pour beaucoup de choses ». Pourtant lui-même reconnait que dans certains domaines, il est difficile pour ces petites mairies d’être réellement compétentes : « Aujourd’hui il faut des compétences sur l’ensemble des sujets liés à la gestion d’une commune, c’est un truc de taré. Il faut gérer les relations avec les différents institutions, l’élaboration de dossiers de subventions, il faut des notions d’urbanisme pour composer les PLU (ndlr : Plan Locaux d’Urbanisme), j’en passe et des meilleures. Pour faire ça les grandes communes ont différents employés qui ont tous leur spécialité. Mais nous, on a les moyens que pour 1 cantonnier et 1 secrétaire de mairie… alors forcément c’est plus compliqué ».

C’est d’autant plus compliqué que les employés municipaux ne sont eux même pas toujours bien formés, et les élus mal accompagnés. Avant qu’il ne soit muté, le nouveau secrétaire de mairie de Méthamis n’a pas rempli ses fonctions correctement. Demandes de subventions bâclées ou carrément oubliées, fiches de poste inexistantes, organisation catastrophique des services municipaux, et même omission de déclaration d’arrêt maladie à la sécurité sociale qui a conduit la mairie à emprunter de l’argent pour le financer ; il n’a rien épargné à l’équipe municipale. Mais pour la première adjointe, Chantal Kauffmann, « tout cela ne serait jamais arrivé si on avait été correctement formés, et accompagnés par l’Etat dans nos prises de fonction. Lui n’avait pas la faculté ou la motivation de faire correctement, et nous, nous en étions incapables car on ne l’avait jamais appris… ». À Méthamis, le manuel de quelques pages envoyé aux équipes municipales fraîchement élues et les quelques heures de formation proposées par les préfectures semblent bien maigres pour appréhender les tâches diverses et complexes que doivent accomplir les communes.