Rue d’Aubagne : un an d’émoi dans une ville en péril

par Alice Burgat, Inès Guillemot, Chloris Ploegaerts, Yasmine Sellami

Rue d’Aubagne : un an d’émoi dans une ville en péril

Rue d’Aubagne : un an d’émoi dans une ville en péril

Alice Burgat, Inès Guillemot, Chloris Ploegaerts, Yasmine Sellami
8 novembre 2019

Il y a un an, l’effondrement de deux immeubles rue d’Aubagne faisait huit morts et des milliers d’évacués, laissant une trace indélébile dans la mémoire des Marseillais. À l’heure où la ville commémore le drame, la plaie est loin d’être refermée. Les interrogations demeurent nombreuses, et appellent une mise au point. Les pouvoirs publics ont-ils su réagir face à une crise du mal-logement d’une ampleur inédite ? L’enquête menée par la justice a-t-elle avancé depuis le drame ? Comment reconstruire une rue meurtrie ? Que sont devenues les personnes délogées ? En enquêtant et en rencontrant habitants, citoyens engagés, artistes, architectes, nous avons tâché de raconter cette année qui a bouleversé Marseille.

Une crise du mal-logement sans issue ?
© Yasmine Sellami

Alors que les Marseillais rendent hommage aux victimes des effondrements de la rue d’Aubagne, 336 personnes sont toujours hébergées à l’hôtel et 40 000 logements de la ville sont considérés comme insalubres. Les pouvoirs publics ont tardé à réagir, conduisant les habitants à se démener dans la débâcle administrative. Retour sur la gestion politique de la crise et sur les mesures engagées depuis un an contre l’habitat indigne. 

Le 5 novembre 2018 à 9h05, deux immeubles de la rue d’Aubagne s’effondrent. Les corps sans vie de Marie-Emmanuelle, Fabien, Simona, Niasse, Chérif, Julien, Taher et Ouloume sont retrouvés sous les décombres du numéro 65. Sur place, le maire, les élus, le préfet expriment leur émotion, et rendent hommage aux victimes. “Tout le monde est sur le pont”, assure le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin (LR), dans les jours qui suivent. Débordée par la catastrophe, la Ville réagit en évacuant par dizaines les immeubles suspects, et en démolissant certains édifices à titre préventif. Commence alors le calvaire des démarches administratives pour les sinistrés, la plupart du temps hébergés de façon provisoire à l’hôtel. Pour leur venir en aide, la Ville installe un espace d’accueil sur la Canebière. Mais le lieu est rapidement surchargé, et les procédures se font longues.

Le drame met au jour un certain nombre de dysfonctionnements dans la gestion du logement à Marseille. Mis en cause par plusieurs associations, collectifs et élus, Jean-Claude Gaudin affirme, sur les réseaux sociaux, qu’il ne “regrette rien”. Le maire, qui se défend de toute responsabilité, accuse les intempéries des jours précédents, et demande à ce que l’état de catastrophe naturelle soit reconnu.

L’État et les collectivités laissent s’écouler plusieurs semaines avant de se prononcer. Attendue, la présidente de la Métropole, Martine Vassal, promet une enveloppe de 600 millions d’euros pour lutter contre l’habitat indigne à Marseille. Le ministre du logement, Julien Denormandie annonce quant à lui une aide de l’État de 240 millions d’euros. Mais un an après, seuls 17 millions auraient été débloqués, selon l’AFP.

Les résultats se font attendre

Dans les mois qui suivent la catastrophe, plusieurs instances pointent l’inertie des pouvoirs publics. “Je ne vois pas de plan suffisant, de la part des institutions locales et nationales, pour s’occuper de cette situation alarmante”, estime Leilani Farha, rapporteure spéciale de l’ONU sur le logement convenable, dans Libération. Le Haut comité pour le logement des personnes défavorisées (HCLPD), institution rattachée à Matignon, interpelle quant à lui le Premier ministre sur la situation des délogés.

Un an après, des mesures structurantes se font toujours attendre, même si pour Jean-Claude Gaudin, “la crise de la rue d’Aubagne est résorbée”. Les Assises de l’habitat ont fait émerger quelques propositions, mais aucune d’entre elles n’a pour l’instant abouti. Par sécurité, le haut de la rue d’Aubagne reste fermé à la circulation et son futur s’annonce confus. À Marseille, 40 000 logements seraient toujours insalubres, selon la fondation Abbé-Pierre. Quant aux sinistrés, 142 ménages sont encore en attente de relogement, selon un dernier bilan.

Les marchands de sommeil, eux, jouissent toujours de la même impunité. “Sur la totalité des procédures pénales depuis les effondrements, seuls deux ont été inquiétés sur le plan juridique” regrette Emmanuel Patris, urbaniste et membre du collectif Un Centre-ville pour Tous.

Il déplore “des effets d’annonce” de la part des institutions, mais se réjouit tout de même d’avoir “gagné quelques batailles” comme la charte du relogement. Et ce “uniquement grâce à la mobilisation sociale et la prise de conscience collective”. À tel point que les associations ont pris le relai des pouvoirs publics sur la prise en charge des délogés.

Inès Guillemot, Chloris Ploegaerts, Yasmine Sellami

Délogés: le provisoire pour seul horizon
© Inès Guillemot

Ils s’appellent Hamidou, Irena, Ibtissem, Maël. Il y a un an, ils quittaient leur appartement dans la précipitation. Relogés au sein d’hébergements fournis par la Ville, à l’hôtel ou chez des proches, ils racontent leur calvaire, coincés dans des solutions d’urgence devenues leur seul horizon d’attente.

Les cheveux soigneusement rangés dans un foulard. Le port altier. La démarche assurée. Ibtissem arpente la Canebière entre les associations, l’espace d’accueil des personnes évacuées de la rue Beauvau et les services sociaux. “Si je travaille, qui s’occupera des démarches ?”, se lamente la jeune femme, sans emploi depuis son évacuation il y a un an de la rue Pythéas, où elle vivait avec son compagnon.

Ibtissem a d’abord séjourné à l’hôtel, cinq mois, avant de se voir proposer un nouveau logement par son ancienne propriétaire. “C’est la loi, nous n’avons pas pu refuser. Ou alors, nous sortions du dispositif”, étaye l’ex-employée de boulangerie, diplômée en gestion. Lors de l’état des lieux, le couple découvre un studio non meublé. Ils rachètent tout: frigidaire, vaisselle, lave-linge. Un lit d’appoint, des couvertures trop légères, et un oreiller qu’ils partagent. “Depuis quelques jours, nous dormons tout habillés”, déplore Ibtissem qui appréhende la période hivernale dans ce rez-de-chaussée des Cinq Avenues. “Je ne veux pas élever mon enfant dans ces conditions”, martèle la jeune femme, enceinte de six mois.

Ibtissem a été relogée avec son époux, il y a sept mois. C’est dans cette pièce qu’elle cuisine et qu’elle dort. © Inès Guillemot
La jeune femme nous a ouvert les portes de nouveau logement où elle se sent malgré tout “mieux qu’à l’hôtel”. © Inès Guillemot
Grâce aux aides, Ibtissem a pu racheter des équipements pour cuisiner, mais aucun meuble. © Inès Guillemot
Sans emploi depuis un an, elle rêve de suivre une formation pour devenir esthéticienne ou aide soignante. © Inès Guillemot

À la douleur d’un relogement précaire s’ajoute, pour Ibtissem, la crainte d’être expulsée. Sa propriétaire a engagé une procédure de résiliation du bail, en mars. Depuis, la jeune femme se débat dans les formalités administratives et judiciaires. “J’accouche en mars. C’est la fin de la trêve hivernale”, s’inquiète-t-elle. Sans garants ni caution, difficile pour elle de retrouver un hébergement. Avec un seul salaire, le couple est précaire et dépend fortement des solutions de relogement accordées par les services de la mairie.

Appartement temporaire, hôtel, foyer d’hébergement: comme Ibtissem, ils seraient près de 1700 à vivre dans un logement provisoire (selon le Collectif du 5 novembre, qui vient en aide aux personnes évacuées). Avec les difficultés que cela implique. “Les procédures sont très longues. Certains délogés sont hébergés dans des appartements qui ne leur conviennent pas, d’autres dans des logements tout simplement inhabitables”, appuie Michèle, membre du Collectif du 5 Novembre qui a négocié la Charte du relogement avec la mairie. Adoptée début juillet, elle fixe un cadre et impose des critères de décence aux logements attribués (superficie, proximité géographique, salubrité). Malgré tout, les solutions précaires ou inadaptées demeurent, heurtant un peu plus les sinistrés dans leur dignité.

Loin de chez eux

Irena, par exemple, a réintégré un appartement dans les quartiers Nord de la ville, après l’évacuation de son immeuble, rue Saint-Pierre, en plein centre-ville. “Chaque jour, c’est un grand voyage pour aller à l’école”, raconte la mère de famille, qui a tenu à ce que son fils de cinq ans reste scolarisé dans le même établissement. Une manière, aussi, de garder un pied dans ce quartier, où elle a “tout laissé” et dans lequel elle met désormais presque une heure à se rendre.

Même chose pour Hamidou, ex-habitante du centre-ville, relogée à Frais-Vallon – grand-ensemble du Nord de Marseille – et dont les trois enfants restent scolarisés en centre-ville. “C’est spacieux, admet-elle, mais nous n’avons pas d’eau chaude, et l’évier se bouche régulièrement”, se désole la mère de famille, elle aussi épuisée par ces aller-retours incessants entre son nouveau logement et son ancien quartier. “Le syndic ne répond pas, alors je suis obligée de me déplacer. Mais rien ne bouge”. Des trajets désormais à ses frais depuis que les tickets RTM ne sont plus fournis par les services de la mairie.

Hamidou voudrait réintégrer son ancien logement mais pour le moment, il n’en est pas question. Les travaux n’ont pas été effectués et l’arrêté de péril demeure. “Au moins récupérer quelques affaires, des casseroles, de quoi cuisiner…”. Le jour de son évacuation, elle a pris le strict minimum. Ses papiers, quelques vêtements. Pour tenter de conserver intacts les effets encore piégés dans son ancien logement, Hamidou continue à verser l’assurance habitation. “C’est cher mais je n’ai pas le choix”, explique-t-elle.

Le numéro 8 de la rue Jean Roque, à quelques pas des immeubles sinistrés de la rue d’Aubagne. © Inès Guillemot

Les immeubles évacués sont cadenassés, leurs serrures changées. Et les logis laissés à l’abandon. Si bien qu’ils sont souvent la proie de squatteurs ou de cambrioleurs. Quand ce ne sont pas les nuisibles qui s’y installent: rats, blattes, punaises. “Dans la hâte, les locataires avaient laissé leur frigo plein”, raconte Maël, propriétaire sinistré et membre du “Noailles en colère”. “Les gens ne savent pas dans quel état ils vont retrouver leur appartement, s’ils y retournent un jour”.

Et après ?

Autant d’incertitudes qui plongent souvent les délogés dans la détresse. “Nous sommes dans le provisoire. Nous attendons”, résume une mère de famille. Comment se reconstruire loin de chez soi ? Comment se projeter dans des solutions temporaires ? Face aux souffrances psychologiques subies par les personnes évacuées, les pouvoirs publics renforcent les prises en charge, en partenariat avec l’agence régionale de santé (ARS). Mais les plaies sont souvent profondes. Ibtissem se souvient de jours d’errance, lorsqu’elle vivait à l’hôtel. Une chambre exigüe. Des repas toujours à l’extérieur parce que “seul le petit-déjeuner était servi à l’hôtel”. “À force, j’ai fini par attraper un microbe à l’estomac” confie-t-elle. Puis, son relogement dans un studio de fortune où elle retrouve malgré tout le plaisir de confectionner ses plats. Sa tentative de suicide, quelques semaines plus tard. Même si elle assure aujourd’hui aller mieux, en partie grâce au soutien des proches et des associations.

Des douleurs subies, de près ou de loin, par les plus de 3500 délogés que compte la ville de Marseille. Si “90% des personnes évacuées ont pu réintégrer un logement”, selon la mairie, plus de 300 d’entre elles restent hébergées à l’hôtel, selon un dernier bilan de la Fédération Solidaires pour l’habitat (Soliha), et les “relogés” occupent, bien souvent, des hébergements provisoires. Les évacuations, quant à elles, se poursuivent : la dernière en date ayant été enregistrée au 43, place Jean Jaurès, dans le quartier de la Plaine.

Inès Guillemot

Réparer un quartier blessé
© Yasmine Sellami

Un trou béant, qui rappelle inlassablement le drame survenu le 5 novembre 2018. Depuis les effondrements de la rue d’Aubagne, l’emplacement où habitaient les victimes est à l’abandon. Des projets architecturaux ont pourtant vu le jour, pour offrir une nouvelle vie à cet axe de passage incontournable du quartier de Noailles. 

Les tiges agrippées aux grilles, des roses, déposées lors de la veillée d’hommage aux victimes du 5 novembre 2018, ont fleuri le long de la clôture qui entoure le vide laissé par l’effondrement des 63 et 65 rue d’Aubagne. Nuit et jour depuis plusieurs mois, des vigiles aux gilets fluo, attablés de l’autre côté du grillage autour d’un jeu de cartes ou d’un poste de radio, se relaient pour surveiller les abords fantomatiques de la dent creuse. La seule trace de ces immeubles, réduits à un tas de gravats stocké au fin fond des quartiers nord.

Un vigile installé devant l’endroit où se trouvaient les immeubles, pour empêcher pilleurs et squatteurs de pénétrer dans les logements évacués de la rue d’Aubagne.
© Inès Guillemot

Le haut de la rue, longtemps fermé, a en partie été rouvert aux passants. Sans se débarrasser des stigmates du tragique événement. Seuls les piétons peuvent s’y faufiler en longeant la pente d’un trottoir étroit, entre les barrières et les bâtiments fissurés aux portes cadenassées. Des curieux s’attardent parfois pour contempler ce trou macabre, avant de tomber un peu plus bas sur un autel de fortune, où les visages des habitants décédés sous les décombres émeuvent toujours. Par devoir de mémoire, les collectifs citoyens ont apposé une nouvelle plaque sous celle de la rue d’Aubagne, symboliquement rebaptisée place du 5 novembre. S’y ajoutera bientôt une plaque commémorative officielle portant le nom des huit victimes, inaugurée par la mairie.

 

“On ne peut pas construire sur nos morts”

Comment faire son deuil sans oublier ? Comment reconstruire un quartier meurtri sans heurter ses habitants ? Autant de réflexions qui ont germé dans l’esprit des Marseillais au cours de l’année écoulée. Avant de reconstruire, “il faudrait idéalement un temps de recul d’au moins 10 ans”, selon l’architecte Pascal Urbain. “Mais en réalité, on ne peut pas se le permettre. On l’observe à chaque fois qu’un creux s’installe en ville : il risque d’être confisqué, notamment par des dealers ou des SDF, et donc de ne plus servir d’espace public”, développe-t-il. Ce pourquoi le spécialiste du patrimoine ancien préconise une reconstruction rapide sur l’emplacement vacant. Une idée à laquelle beaucoup d’habitants ne sont pas encore prêts à adhérer, par refus de “construire sur les morts”. Pourtant, “ne pas toucher à cette dent creuse serait une erreur : cela marquerait une cicatrice indélébile”, rétorque Pascal Urbain, qui rappelle que “la ville se construit et se reconstruit sur la ville, elle nous précède et nous survivra”.

La dent creuse créée par l’effondrement des 63 et 65 rue d’Aubagne.
© Yasmine Sellami

Reconstruire, certes, mais pas n’importe quoi. Les riverains s’inquiètent du futur promis à Noailles, dans une ville volontiers livrée aux bulldozers des promoteurs immobiliers. La récente ouverture d’un hôtel de luxe au pied de ce quartier populaire, sur la Canebière, a conforté leurs craintes. Les étudiants de l’Ecole nationale d’architecture de Marseille ont capté ces préoccupations. Quatorze d’entre eux ont planché sur la réhabilitation du secteur, en concertant sa population.

Bientôt un jardin public ?

Neuf projets ont ainsi émergé. Ils sont en ce moment dévoilés dans le cadre de l’exposition “Architecture solidaire, Noailles”. Les étudiants Gaspard Kyriacopoulos et Camille Bobeau ont choisi de se consacrer au vide des immeubles effondrés. Leur point de départ : “rencontrer les habitants pour dessiner leurs idées”, relate Gaspard Kyriacopoulos.

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Pendant leurs discussions, une envie revient souvent : celle de végétaliser cet espace. “Or il y bien une butte de terre, au dessus du béton qui a été coulé, qui permettrait de faire pousser des arbres”, détaille le jeune homme. Les étudiants poursuivent cette piste jusqu’à obtenir un parc en gradins “techniquement réalisable”. Leur projet sera présenté à des élus, promoteurs et bailleurs.

Les étudiants en architecture Gaspard Kyriacopoulos et Camille Bobeau ont conçu un jardin surélevé pour redonner vie au lieu des effondrements. © Camille Bobeau

Une réalisation qui prouve que cette zone n’est pas condamnée à porter le spectre des 63 et 65 rue d’Aubagne. Reste à trouver la volonté politique nécessaire pour aller de l’avant, alors que “ceux qui ont le pouvoir de reconstruire sont les mêmes qui n’ont pas su empêcher les immeubles de s’écrouler”, commente l’architecte Pascal Urbain. Les habitants, eux, devront puiser dans leur courage pour réanimer le lieu, malgré des souvenirs douloureux encore vivaces.

Chloris Ploegaerts

Quand les délogés reprennent leurs quartiers

Depuis fin octobre, des portraits de sinistrés de la rue d’Aubagne ont élu domicile à la Brasserie Communale, sur le Cours Julien. Un an après leur évacuation, le photojournaliste Anthony Micallef leur rend hommage à travers une série de photographies et de témoignages sonores, intitulée “Indigne Toit”.

Début de soirée, la Brasserie Communale, un bar engagé situé au cœur du quartier des créateurs, affiche complet. Ce 29 octobre, citoyens, journalistes, collectifs et délogés sont réunis pour le vernissage de l’exposition “Indigne Toit.

Difficile de se frayer un chemin dans la salle, où les visiteurs s’agglutinent devant les œuvres. Parmi eux, un homme détourne le regard. Une photo en particulier le dérange, celle sur laquelle il apparaît. “Je ne veux pas me voir”, lâche Redouane Kaba. Les yeux larmoyants, il poursuit : “J’ai perdu beaucoup de poids depuis la prise de cette photo. Quand je la vois, je réalise tout ce qui nous est arrivé”. Le père de famille a été évacué de chez lui il y a an, du jour au lendemain, sans même pouvoir emporter ses vêtements. Il raconte avoir trouvé refuge, pendant un temps, dans un foyer à Aubagne. Tous les centres d’hébergement étaient complets à Marseille. A 38 ans, il habite aujourd’hui chez sa tante et ne peut plus exercer son métier. “Les démarches administratives de relogement me prennent tout mon temps. Je sors à 8 heures 30 et rentre à 17 heures. C’est impossible”, regrette-t-il.

Le portrait de Redouane Kaba, délogé de la rue d’Aubagne, est affiché à l’exposition « Indigne Toit » à la Brasserie Communale. © Anthony Micallef

Ce quotidien, plus de 3100 personnes l’ont vécu. Anthony Micallef est resté à leurs côtés pendant un an. “Prendre son temps est essentiel pour mener un projet comme celui-ci, pour entrer en connexion avec les gens et gagner leur confiance”, estime le photoreporter. Il raconte l’histoire de ces sinistrés à travers un parcours visuel interactif. Celui-ci s’ouvre sur une lettre rédigée par une délogée au président Emmanuel Macron. Cet affichage interpelle et invite les lecteurs à s’identifier à la situation des personnes évacuées.

Une délogée raconte sa détresse dans une lettre au président Emmanuel Macron.
© Anthony Micallef

Plus loin, quatre grandes images sélectionnées par le photojournaliste reflètent l’atmosphère dans laquelle vivent les délogés. Le visiteur se dirige ensuite vers une trentaine de diptyques qui recouvrent le mur. Anthony Micallef a choisi cette disposition pour “illustrer le nombre important de personnes souffrant du mal-logement”. Pour porter haut la voix de ses 39 modèles, le photographe a également enregistré leurs témoignages. En flashant des QR codes avec leur téléphone, les visiteurs peuvent les écouter pour plonger dans ces récits de vie intimes. “J’étais assez frustré de me contenter de légendes sous mes photos, ce n’était jamais aussi fort que la voix des gens”, souligne le créateur du dispositif.

Anthony Micallef a d’abord préparé son exposition avec distance, dans une démarche purement journalistique. Il ne s’attendait pas à être à ce point touché par cette expérience. “J’en ai même rêvé la nuit. Progressivement, je me suis retrouvé absorbé par mon reportage”, confie-t-il.

Cette obsession, beaucoup de Marseillais la partagent. Pour s’en soulager, ils sont invités à rejoindre le projet “Indigne Toit”. Au fond du bar, une immense photographie de la faille née de l’effondrement des 63 et 65 rue d’Aubagne. Au feutre, les habitants la recouvrent de leurs mots. Certains crient leur colère à coup de “Gaudin assassin”, d’autres expriment leur soutien aux victimes du mal-logement.

L’exposition gratuite se tient jusqu’au 25 novembre 2019 à la Brasserie Communale (57, Cours Julien). Elle se poursuivra sur un site web participatif. Chaque semaine, un portrait accompagné d’un témoignage audio et d’un texte y sera publié.

Yasmine Sellami, Chloris Ploegaerts

« Ni oubli, ni pardon » : qu'en dit la justice ?
© Inès Guillemot

Fin novembre 2018, environ trois semaines après les effondrements mortels de la rue d’Aubagne, une information judiciaire est ouverte par le procureur de Marseille pour « homicides involontaires » aggravés d’une « violation manifestement délibérée d’une obligation de prudence ou de sécurité ». Un an après, l’enquête n’a toujours pas officiellement établi les causes de cette tragédie, ainsi que ses potentiels responsables.

“Ni oubli, ni pardon” ont scandé les centaines de Marseillais rassemblés dans le bas de la rue d’Aubagne, pour rendre hommage aux victimes de cette tragédie, il y a tout juste un an.

Difficile de cerner les causes précises des effondrements, lorsque les signalements remontent à plusieurs années. Difficile aussi de pointer les responsables alors qu’un immeuble était géré par une copropriété privée (le numéro 65), et un autre par le bailleur social de la Ville, Marseille Habitat (le 63). Quel immeuble a causé l’effondrement de l’autre ? Quel était l’état précis des logements au moment des évacuations ? Quels manquements ont pu avoir les propriétaires ? Telles sont les questions auxquelles les trois juges chargés de l’instruction devront répondre.

De multiples avertissements

“De 2005 à 2018, l’aggravation des désordres avait conduit en différentes occasions à leur signalement, tant auprès des intéressés concernés (syndic-propriétaires) qu’auprès des services de sécurité de la ville de Marseille, sans qu’aucune action technique, efficace et adaptée à la gravité évidente de la situation (…) ne soit finalisée”. Un constat glaçant dressé dans ce premier rapport, remis aux trois juges.

Pourtant, les alerteurs n’ont pas manqué à l’appel.

En décembre 2015, le rapport de Bruno Pluchino, expert en construction mandaté par le juge, signale un état plus que dégradés des 63, 65 et 67 de la rue d’Aubagne.Fissures sur le mur mitoyen entre le 63 et le 65”fissures au plafonds et traces d’humidité” au 65, une grande partie des appartements sont dans un état dégradé, voire insalubre” au 67, ainsi que la présence de « fissures très ouvertes » peut-on lire dans les pages du rapport consulté par La Provence. Pour conclure, l’expert Pluchino s’adresse au bailleur social Marseille Habitat afin qu’il soit très vigilant sur la méthodologie des travaux, en particulier de démolition, de gros œuvre et de couverture”Il semblerait que l’immeuble du 67 s’appuie sur le 65, lui-même mitoyen du 63”.

Nouvelle alerte en septembre 2018, par un expert envoyé par Marseille Habitat, Reynald Filipputti. La façade du 65 s’est affaissée verticalement de 5 à 8 centimètres et les planchers du 63 et 67 se sont inclinés” indique son rapport consulté par Le Monde, moins de deux mois avant le drame. Il affirme que les désordres mettent en péril les immeubles, continuant à évoluer”.

Dernier rapport avant les effondrements, celui du 19 octobre signé par l’architecte Richard Carta, dans lequel il conclue qu’il y a péril grave et imminent” et demande d’évacuer les occupants de l’appartement situé niveau 1 côté cour”, selon La Marseillaise. Il préconise également une série de travaux de sécurisation pour que les habitants des étages supérieurs puissent réinvestir les lieux.

À la suite de ce rapport, le premier étage du 65 est évacué, faisant l’objet d’un arrêté de péril imminent. Le 5 novembre, seuls les étages supérieurs du 65 sont occupés, le 63 et le 67 étant complètement murés.

Une enquête dont le dénouement semble encore loin

En juin et septembre dernier, deux experts ayant déjà signalé l’état des immeubles effondrés sont placés sous le statut de témoin assisté, Reynald Filipputti puis Richard Carta.

Le 18 octobre, la cinquantaine de parties civiles est reçue au tribunal de grande instance de Marseille. Des proches des victimes, des anciens locataires des 63 et 65 rue d’Aubagne, mais aussi des représentants de collectifs et la Fondation Abbé Pierre, venus les soutenir sont auditionnés ainsi que leurs avocats. Mais aucune mise en examen n’est cependant actée. Les juges d’instruction leur annoncent que deux experts parisiens, les architectes Fabrice Mazaud et Henri de Lepinay, ont été chargés d’étudier la structure et l’architecture des immeubles qui se sont effondrés. En attendant le rendu de ce rapport, prévu fin mars 2020, les victimes devront faire preuve, une fois de plus, de patience.

La récente décision du tribunal d’instance de Marseille, qui a condamné une copropriétaire du 65 à verser 5000 euros à son ex-locataire, pourra en partie redonner espoir aux parties civiles. Espoir que la justice prenne, une fois pour toutes, le parti de ses habitants.

Alice Burgat