Pour mieux s’informer, le quartier de Noailles construit ses propres panneaux d’affichage

Dans le quartier de Noailles, à Marseille, des jeunes architectes se sont alliés au Collectif du 5 novembre pour fabriquer et installer des panneaux d’affichage sur mesure. L’objectif est de donner aux délogés et aux habitants en difficulté les informations dont ils ont besoin, dans le quartier où ils vivent.

Les collectifs ont apporté tout l’équipement nécessaire. ©Julie Le Mest

Des planches en bois taillées, rangées sur le bitume par taille comme un meuble ikea démonté. Une demi-douzaine de perceuses et visseuses différentes. Des feuilles de couleurs scotchées sur une table pour faire des groupes de travail. Et pour se donner du courage, du café, et des mahjoubas de la boutique voisine le Soleil d’Egypte.

Pas d’atelier sans victuailles. ©Julie Le Mest

Ce mercredi 12 décembre, plusieurs architectes et designers s’affairent dans un coin de la place des Halles Delacroix, au coeur du quartier de Noailles à Marseille. Au programme, la fabrication de panneaux d’affichage, avec tous ceux qui souhaiteront se joindre à eux.

Ces jeunes professionnels avec des tenues colorées, occupés à visser des morceaux de bois ou à découper des carrés de tissu, font partie de collectifs actifs sur Marseille et habitués au travail dans les espaces publics : le Collectif Etc, le Cabanon Vertical, Yes We Camp, Share-Wood, Jaune Sardine, les Marsiens, et le collectif làBO. Ils ont répondu à un appel du collectif du 5 novembre, constitué à Noailles après les effondrements des immeubles de la rue d’Aubagne.

Des lieux repères dans le quartier

« Les délogés, les gens du quartier sont perdus dans beaucoup d’informations, explique Violaine. Elle anime l’atelier pour le collectif du 5 novembre et accueille les nouveaux arrivants avec un grand sourire. On voulait matérialiser des lieux repères dans le quartier pour s’informer, voire dans un deuxième temps s’exprimer. »

Montage d’une partie du totem. ©Julie Le Mest

Depuis les effondrements, plus de 1500 Marseillais ont été évacués en urgence de leurs logements, soupçonnés d’être dangereux. Et nombreux parmi eux se plaignent d’une gestion chaotique de la crise. Ainsi, la majorité des évacués a d’abord été délogée sans arrêté de péril, le document légal qui leur permet de lancer les procédures auprès des assurances et des propriétaires. Malgré la mise en place par les pouvoirs publics, quinze jours après les premières évacuations, d’un guichet d’aide unique au 2 rue Beauvau, les informations sur les situations complexes de chacun restent difficiles à trouver.

Face à l’urgence, le collectif du 5 novembre a rédigé, à plusieurs mains, un guide pratique des démarches à accomplir pour les délogés, accessible en ligne (le guide en ligne). « Mais il y a aussi des gens qui n’ont pas l’habitude du net », pointe Violaine. Les informations essentielles du guide seront donc affichées sur les panneaux. A Noailles en particulier, cela fait sens de se soucier de ceux qui ne sont pas connectés. Ce quartier central de Marseille, multiculturel, est aussi un des plus pauvres de la ville, ce qui laisse présager que la fracture numérique y est plus forte qu’ailleurs.

Sur une table, des drapeaux sont découpés dans du tissu… ©Julie Le Mest

« C’est la première fois qu’on bosse comme ça tous ensemble » 

Derrière un mac posé sur une des tables de l’atelier, Pierre et Clémence, de Yes We Camp, travaillent justement à la mise en page du guide pour son affichage futur. Pour eux, le travail ne démarre pas aujourd’hui : il y a d’abord eu « une visite du quartier avec le collectif du 5 novembre il y a trois semaines, une réunion et un atelier de préfabrication des mobiliers mercredi dernier », explique Pierre.

…les drapeaux sont imprimés à l’aide de tampons créés par des designers. ©Julie Le Mest

Un seul des collectifs d’architectes avait été contacté, au départ. Mais il a fait passer le mot aux collectifs qu’il connaissait, qui ont tous répondu présent. « L’idée de soutenir les initiatives citoyennes, c’est dans notre projet, témoigne ainsi Cécile, membre du Collectif Etc. Moi j’habite Noailles. On a bien vu la difficulté de la mairie à répondre, on fait ce qu’on peut pour aider les gens. »

Les architectes et designers ont géré ce petit projet alternatif comme un vrai, en seulement trois semaines. « À partir de nos besoins, ils ont imaginé comment agir, cet atelier participatif« , se réjouit Violaine. Occupé à peindre le bord d’un panneau en bleu ciel, Bérenger, membre du Cabanon Vertical, donne des précisions : « On n’a pas l’habitude de faire des trucs aussi rapides, mais c’est une très petite action et on est très nombreux. » Ils étaient entre dix et quinze sur l’action, parmi les différents collectifs. « On a fait des équipes inter-collectifs, c’est la première fois qu’on bosse comme ça tous ensemble« , ajoute-t-il. Le tout bénévolement : l’action se fait sur le temps de travail, mais ne rapporte rien, main d’oeuvre et matériaux sont donnés par les collectifs.

Une fois imprimés, les drapeaux seront affichés aux fenêtres, en signe de soutien aux sinistrés. ©Julie Le Mest
Le totem mobilise encore du monde. ©Julie Le Mest

« Si on peut prêter main forte…« 

Les plans des panneaux ont été dessinés après la visite du quartier. Un « totem » avec plusieurs versants doit être monté autour d’un arbre, place des Halles Delacroix. En début d’après midi, ils sont une demi-douzaine à en tenir les montants, le temps de fixer les traverses avec la visseuse. Des panneaux plus légers seront installés sur du mobilier urbain, dans des lieux de passage, en haut et en bas de la rue d’Aubagne notamment.

Le collectif du 5 novembre a-t-il demandé une autorisation à la mairie pour poser ces mobiliers ? Sans faire de mystère, Violaine répond par la négative, « on a fait le truc de manière spontanée, et sans concertation avec les services de la mairie. » « En mode on se prend en main ! » lance une des personnes à l’oeuvre sur une table à côté.

Les panneaux sont peints sur place. ©Julie Le Mest
Les panneaux sont fixés autour des mobiliers urbains, en pince. ©Julie Le Mest

Pour aider à fabriquer les mobiliers, un appel au public a été lancé. Des petits groupes de volontaires se succèdent pour donner un coup de main, plutôt proches des cercles du Collectif du 5 novembre. « Les ciseaux et moi, ça fait douze ! » s’écrie Maya à une table, où elle découpe des carrés de tissu pour faire des drapeaux de soutien au mouvement. Animatrice bénévole à Destination Familles, une association d’éducation populaire basée rue d’Aubagne, elle est venue après avoir croisé Violaine la veille. Aider relevait un peu de l’évidence, « si on peut prêter main forte de quelque manière que ce soit… » À Destination Familles, elle suit les grands adolescents, qui ont réalisé un clip de rap au printemps dernier. « Collectivement, ils ont été un peu secoués », après les effondrements.

Erica*, elle, fait partie des délogés. Hébergée par des amis, elle essaie de garder le contact avec le Collectif du 5 novembre sur des petites actions. Elle habite en haut de la rue d’Aubagne et a récemment été invitée à rentrer chez elle, mais elle doute. « On me dit que c’est réhabilité, mais on n’a pas de papier officiel comme quoi on peut rentrer chez nous. Plein de trucs ont bougé chez moi, des taches sont apparues, la cheminée s’est désolidarisée. » Elle indique avoir prévenu son syndic, lui aussi inquiet. La fatigue se ressent dans ses propos. « Tous les services ne répondent à rien. Ça arrange tout le monde qu’on s’en aille, c’est ce que je ressens. Tout le monde me dit de partir, mais pour aller où ? »

En bas de la rue d’Aubagne. ©Julie Le Mest

Chez les commerçants, léger scepticisme et dons aux délogés

Autour de l’atelier, les habitués de Noailles prennent des thés au tables des snacks et font leur marché sans paraître s’y intéresser. Les commerçants ont cependant été avertis de l’action la veille par Violaine. « C’est positif dans le sens où c’est un beau mouvement de solidarité », sourit Samy « Beau Gosse » au snack voisin la Pause des Halles. Mais il trouve l’atelier un peu confidentiel. « Ils sont dans leur coin, on dirait un peu un club. Moi je sais ce que c’est, mais le boulanger là-bas au coin, il ne sait pas. » En entendant que l’objectif est justement de mieux informer, il s’exclame, « Ah, mais je ne savais pas ! »

En face, au Royaume des Saveurs, Besma, elle aussi sympathisante, pense que l’information est arrivée trop tard pour ses clients. « Les gens sont pressés, ont des enfants à la maison. La plupart des gens ne sont pas au courant, les affiches sont arrivées en retard. » Son frère participe au Collectif du 5 novembre, le magasin donne des légumes pour les cantines gratuites organisées pour les délogés.

Ceux qui font leur marché sur la place prêtent peu d’attention à l’atelier. ©Julie Le Mest

Justement, quelqu’un vient d’arriver pour récupérer des salades. Sandrine vit dans le 7e arrondissement. Avec Frank, qu’elle a rencontré sur les mobilisations pour la carrière de la Corderie, et Mohamed, habitant du 15e, elle a convergé vers Noailles avec l’envie d’aider au moment des effondrements. Ils forment désormais une petite équipe improbable qui cuisine des repas chaud et les sert tous les soirs dans le local de l’association comorienne de la rue de l’Arc. Tous les ingrédients sont donnés par des commerçants de Noailles. Dans la ville, ces cantines sont au nombre de quatre, leur liste fait partie des informations affichées sur les panneaux.

Dialogue difficile autour d’un panneau en bois

Le panneau de la discorde. ©Julie Le Mest

En fin de journée, la pose des panneaux a failli tourner à l’aigre. En haut de la rue d’Aubagne, une des équipes d’installation a été abordée par trois policiers municipaux, qui lui ont demandé de démonter le panneau qu’elle installait. Devant le refus des intéressés, la situation est restée bloquée un moment : selon une des membres de l’équipe, les installateurs défendaient le panneau et l’action par le principe de solidarité avec les habitants de Noailles, tandis que les policiers insistaient sur le caractère illégal de l’installation d’une zone d’affichage non autorisée. « Ils nous ont dit qu’ils ne pouvaient pas partir de là sans nous avoir fait démonter cet objet, et qu’on était nous mêmes, à titre personnel, en délit, donc on a été, en quelque sorte, « retenus ». »

Attrapé au vol après la bataille, Kevin Vacher, une des figures du Collectif du 5 novembre, venu en renfort, relate le dénouement de l’affaire. Elle s’est jouée sur une négociation au téléphone avec des élus municipaux, non cités, et sur un SMS d’accord de principe. « Ils veulent qu’on fasse une demande d’autorisation, on va la lancer, conclut-il, avec un brin d’agacement. Pour des panneaux en bois. Ils voulaient verbaliser pour une dégradation mineure de l’espace public, il n’y a pas une vis dans un mobilier urbain. » Le sujet des panneaux devait être abordé le lendemain dans une réunion de coordination avec la mairie, auquel participait le collectif. Après une discussion rapide, un arrangement pérenne y a été finalement trouvé : une semaine après, les panneaux étaient toujours présents, et commençaient à se couvrir d’affiches.

Julie LE MEST

*À la demande d’une personne interrogée, son prénom a été modifié.

Quelques jours après, le lundi 17 décembre, les affiches sont placardées sur le totem. ©Julie Le Mest