Stéphane Moscato : le graff comme taf

Le graffeur marseillais Stéphane Moscato expose à l’espace VIP de la Fiesta des Suds du 11 au 13 octobre. Une autre exposition était prévue à la salle des Voûtes Virgo, dans le quartier de la Joliette, mais a été annulée. Sous le chapiteau noir réservé au special few, il se raconte à travers ses œuvres.
Le graffeur marseillais Stéphane Moscato présente une exposition pendant la Fiesta dans l’espace VIP. © Raphaëlle Denis

Prendre le large

Tous les personnages que maroufle Stéphane Moscato sont affublés de têtes d’animaux ou de masques. « Pour le côté universel, précise-t-il. Ça me permet de parler de faits d’actualité tout en gardant une certaine poésie, comme dans les Fables de la Fontaine. » Devant un désert blanc, deux masques africains ornent des visages d’hommes qui contemplent le ciel.

Derrière eux, le logo d’une ancienne compagnie pétrolière, imprimé à l’envers, hante la toile. « Je pense que c’est important de comprendre, en tant qu’Occidentaux, l’influence qu’on a pu avoir sur certaines sociétés. De vingt à trente ans, j’ai beaucoup voyagé, et surtout en Afrique. La Zambie, le Burkina, Magadascar, l’Égypte…  »

Pour ce quarantenaire né près de Martigues, le monde est trop petit pour ne pas voyager. D’ailleurs, il prévoit de mettre les voiles en Amérique du Sud pour sa prochaine étape. « Pour moi, voyager, c’est être en galère comme un enfant. Tu sais manger, dormir, t’habiller, mais tu ne sais même pas prendre le bus tout seul. »

Impératrice du moment présent

Un seul visage humain ne porte aucun masque. Au milieu de la pièce, une jeune femme plante ses yeux droit dans les nôtres. Coiffée d’un crâne et de papillons aux couleurs pâles, elle brandit une fleur de pavot comme une baguette de magique. « Rien n’est établi, dans la vie, note l’artiste. Cette jeune fille, elle représente la progression, mais aussi l’apaisement, voire l’endormissement si on se laisse embarquer par la routine. »

Stéphane Moscato, lui, ne s’est pas laissé endormir. Après avoir travaillé comme cuisinier pendant quinze ans, il a tout plaqué pour se consacrer entièrement au graff. « Je garde du lycée hôtelier des souvenirs extraordinaires. Les voyages, la bringue… Mais un jour, un ami m’a initié au pochoir. Maintenant, je n’échangerai ce que je fais pour rien au monde. » L’impératrice continue de nous dévisager d’un regard dur, comme si elle nous mettait au défi de lui confisquer sa fleur de pavot.

Engagé : « pour son côté zonard »

Sur la toile, un iguane nous lance un regard patibulaire dans son cuir clouté. Le Marseillais pose sur lui un regard attendri. « Celui-ci, c’est pour tous mes copains de la Plaine qui se battent contre la Soleam. Pour son côté zonard, son côté squatteur, son côté Iggy Pop. Je me promenais près du Molotov, ma salle de concert préférée, à la Plaine. Sur un mur à côté de la sandwicherie, j’ai vu un graff de soutien aux manifestants de l’Assemblée. » Le lieu a inspiré le graff.

Le regard noir que nous lance l’iguane représente le refus de l’artiste de participer à la gentrification d’un quartier. « On incarne toujours le début de la « boboïsation » : le Panier, le cours Julien… Sinon, pourquoi on laisserait les graffeurs repeindre la L2, la Canebière ? » Stéphane Moscato a fait partie des associations Planète Émergences et Libération Hauts Canebière qui portaient ces projets. « Je les ai quittés dès qu’ils ont commencé à nous dire ce qu’on devait faire, quel portrait on devait dessiner à quel endroit. Depuis que le street art est bankable, on est la première couche de peinture avant l’embourgeoisement. »

Certains graffeurs s’en accomodent. D’autres refusent, dégoûtés de cette récupération culturelle d’un art qui, il y a cinquante ans, avait conquis la jeunesse par son côté subversif. Stéphane Moscato, lui, a choisi son camp, mais il lui reste encore bien du travail.

Raphaëlle Denis